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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2401333

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2401333

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2401333
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantREBOLLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 avril 2024, M. B D demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 2 avril 2024 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé son transfert aux autorités croates en tant que celles-ci sont responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

Il soutient que :

- il n'a aucune attache en Croatie alors qu'une tante réside en France ;

- il a peur pour sa sécurité en Croatie car ce pays est plus proche de la Russie où il n'a pas le droit de revenir.

Par un mémoire, enregistré le 12 avril 2024, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention de Genève relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951 ;

- le règlement du Parlement européen et du Conseil n° 603/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

M. Roux a été désigné par le président du tribunal comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 15 avril 2024, à 14 heures 30, en présence de Mme Paquier, greffière d'audience, ont été entendu :

- le rapport de M. Roux ;

- les observation de Me Mihih, représentant M. D, assisté de Mme E interprète en langue russe, qui a soutenu que l'intéressé n'a pas été assisté d'un interprète lors de l'entretien individuel dont il a bénéficié et n'a pas été informé de son droit d'obtenir et de consulter le procès-verbal d'entretien individuel, en méconnaissance de l'article L. 531-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de sorte qu'il a été privé de la possibilité de vérifier la bonne retranscription des informations qu'il a communiquées à cette occasion, ni de son droit d'être assisté par un avocat ou une association agrée, en méconnaissance de l'article L. 531-15 de ce même code, ce qui l'a également privé d'une garantie, et que les conditions de sa prise en charge en Croatie où de nombreux ressortissants russes seraient placés dans des camps avant d'être expulsés vers la Géorgie, pays où interviendraient les autorités russes pour les interpeller, ne sont pas à même d'assurer sa sécurité.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant russe, né le 13 janvier 1996 à Grozny, a déclaré être entré irrégulièrement en France le 25 décembre 2023 en provenance d'un autre Etat membre. Il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 11 janvier 2024. Lors de l'enregistrement de sa demande d'asile auprès de la préfecture de l'Hérault, le relevé de ses empreintes a révélé que celles-ci avaient déjà été relevées en Croatie, le 20 décembre 2023. Les autorités croates ont été saisies le 26 janvier 2024 d'une demande de prise en charge de l'intéressé en application de l'article 13.1 du règlement (UE) n° 604/2013 et les autorités françaises ont été destinataires d'un accord explicite en date du 9 février 2024, fondé sur ce même article. M. D demande l'annulation de l'arrêté du 2 avril 2024 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé de son transfert aux autorités croates en tant que celles-ci sont responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend.

3. Aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".

4. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. D s'est vu remettre la brochure commune prévue à l'article 4 précité, rédigée en langue russe qu'il a déclaré comprendre et lire et a ainsi reçu une information complète sur ses droits et notamment celui d'être assisté par un avocat ou par une association agrée lors de l'entretien individuel prévu à l'article 5 précité.

5. D'autre part, le résumé de l'entretien individuel dont M. D a bénéficié le 11 janvier 2024, indique qu'il a été assisté par Mme C A, interprète en langue russe, et a été signé par l'intéressé qui a pu ainsi s'assurer de la bonne retranscription des informations qu'il a communiquées sur sa situation personnelle. Dans ces conditions, et alors que le requérant ne remet pas en cause la fidélité à ses déclarations des informations figurant dans ce résume, il n'apparait pas, en tout état de cause, que la circonstance, à la supposée établie, qu'il n'aurait pas été informé de son droit d'obtenir une copie du procès-verbal de cet entretien, l'ait privé d'une quelconque garantie ni, par suite, ait une incidence sur la légalité de la décision en litige.

6. En deuxième lieu, l'article 10 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride dispose que : " Si le demandeur a, dans un État membre, un membre de sa famille dont la demande de protection internationale présentée dans cet État membre n'a pas encore fait l'objet d'une première décision sur le fond, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit ". En application du g) de l'article 2 du règlement (UE) 604/2013, " Aux fins du présent règlement, on entend par : () " membres de la famille", dans la mesure où la famille existait déjà dans le pays d'origine, les membres suivants de la famille du demandeur présents sur le territoire des États membres: - le conjoint du demandeur, ou son ou sa partenaire non marié(e) engagé(e) dans une relation stable, lorsque le droit ou la pratique de l'État membre concerné réserve aux couples non mariés un traitement comparable à celui réservé aux couples mariés, en vertu de sa législation relative aux ressortissants de pays tiers, () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. En se bornant à affirmer, sans autre précision, qu'une tante résiderait sur le territoire français, M. D n'établit pas que l'arrêté contesté méconnaîtrait les dispositions précitées du règlement du 26 juin 2013, ni qu'il porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

8. En troisième et dernier lieu, aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La procédure de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile ne peut être engagée dans le cas de défaillances systémiques dans l'Etat considéré mentionné au 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. ".

9. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

10. En se bornant à affirmer qu'il craint pour sa sécurité en Croatie en raison des conditions dans lesquelles les ressortissants russes y seraient expulsés vers la Géorgie où ils seraient ensuite interpellés par les autorités russes, M. D ne produit aucun élément de nature à démontrer que les demandes d'asile ne pourraient pas être traitées dans ce pays en raison de défaillances structurelles d'un degré tel qu'elles devraient conduire dans tous les cas à reconnaître une défaillance systémique dans la mise en œuvre de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme D tendant à l'annulation de l'arrêté de transfert aux autorités croates en date du 2 avril 2024 n'est pas fondée et ne peut, dès lors, qu'être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

Le magistrat désigné,

G. ROUXLa greffière,

E. PAQUIER

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2401333

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