Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 27 octobre 2025, Mme B... A..., représentée par Me Marcel, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision implicite par laquelle le préfet de Vaucluse a rejeté sa demande d’admission exceptionnelle au séjour ;
2°) d’enjoindre au préfet de Vaucluse, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer un récépissé l’autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de cette même notification et sous la même astreinte et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler sous le même délai de huit jours et la même astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’un défaut de motivation dès lors qu’il n’a pas été répondu à sa demande de communication de ses motifs ;
- cette décision méconnaît l’article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile faute de délivrance d’un récépissé de dépôt de sa demande ;
- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l’application des dispositions de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au regard de sa situation personnelle exceptionnelle et des considérations humanitaires qui s’y rattachent ;
- le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La procédure a été régulièrement communiquée le 30 octobre 2025 au préfet de Vaucluse qui n’a pas produit de mémoire en défense.
Par une décision en date du 30 septembre 2025, Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Ruiz, première conseillère,
- et les observations de Me Marcel, représentant Mme A....
Considérant ce qui suit :
Mme A..., ressortissante nigériane entrée en France le 24 mars 2018, qui a vainement sollicité l’asile, a bénéficié d’une autorisation provisoire de séjour en qualité de « parent d’enfant malade », renouvelée jusqu’au 12 avril 2022. Elle a présenté auprès des services de la préfecture de Vaucluse, qui en ont accusé réception le 7 novembre 2024, une demande d’admission exceptionnelle au séjour au titre de sa « vie privée et familiale », sur le fondement de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Du silence gardé durant quatre mois par le préfet de Vaucluse est née, le 7 mars 2025, une décision implicite de rejet de cette demande. Par la présente requête, Mme A... demande au tribunal d’annuler cette décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ». Pour l’application de ces stipulations, l’étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit apporter toute justification permettant d’apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu’il a conservés dans son pays d’origine.
Il ressort des pièces du dossier que Mme A..., après un parcours migratoire particulièrement traumatisant alors qu’elle était enceinte et le décès, en décembre 2022, de l’un de ses enfants, a été victime de violences physiques et sexuelles ayant donné lieu, dans le cadre de la procédure pénale en cours, à l’incarcération de son époux puis au placement de ses deux autres enfants nés en France en 2018 et 2020, auprès des services de l’aide sociale à l’enfance. Il résulte du jugement d’assistance éducative rendu le 20 août 2024 que si les capacités parentales de la requérante ne sont pas en cause, sa situation administrative en France constitue le principal obstacle à ce qu’elle en assume la garde et l’ordonnance du juge des enfants de la cour d’appel de Nîmes rendue le 4 juillet 2025 ne lui a accordé que le bénéficie d’un droit de visite et d’hébergement de ses deux filles, à raison, a minima, d’une fin de semaine par mois. Dans ces conditions et dans les circonstances particulières de l’espèce, le refus de séjour opposé par le préfet doit être regardé comme portant une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme A..., en méconnaissance de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de ce qui précède sans qu’il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête que la décision implicite du préfet de Vaucluse portant rejet de la demande de titre de séjour de Mme A... est annulée.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
Eu égard aux motifs qui fonde l’annulation qu’il prononce et alors qu’il ne résulte pas de l’instruction que la situation de droit ou de fait de la requérante aurait été modifiée depuis l’intervention de la décision attaquée, l’exécution du présent jugement implique nécessairement la délivrance à Mme A... d’un titre de séjour. Il y a lieu, en conséquence, d’enjoindre au préfet de Vaucluse de procéder à cette délivrance dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n’y a pas lieu, en revanche, d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
Mme A... ayant obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Sur leur fondement, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Marcel, avocate de Mme A..., sous réserve qu’elle renonce à percevoir la part contributive de l’Etat à l’aide juridictionnelle.
D E C I D E :
La décision implicite par laquelle le préfet de Vaucluse a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme A... est annulée.
Il est enjoint au préfet de Vaucluse de délivrer à Mme A... un titre de séjour dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.
L’Etat versera une somme de 1 000 euros à Me Marcel, avocate de Mme A..., en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat à l’aide juridictionnelle.
Le surplus des conclusions de la requête de Mme A... est rejeté.
Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., au préfet de Vaucluse et à Me Véronique Marcel.
Copie en sera transmise au procureur de la République près du tribunal judiciaire d’Avignon.
Délibéré après l’audience du 19 février 2026, à laquelle siégeaient :
M. Roux, président,
Mme Ruiz, première conseillère,
Mme Béréhouc, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2026.
La rapporteure,
I. RUIZ
Le président,
G. ROUX
Le greffier,
F. GUILLEMIN
La République mande et ordonne au préfet de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,