Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 13 et 25 mars 2026, Mme A... D..., représentée par la SCP BCEP Avocats Associés, demande au juge des référés du tribunal, saisi sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l’exécution de l’arrêté du 26 décembre 2025 par lequel le directeur académique des services de l’éducation nationale du Gard a prolongé sa suspension à titre conservatoire, prononcée par arrêté du 26 août 2025, pour une durée de quatre mois à compter du 28 décembre 2025, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux du 6 janvier 2026 ;
2°) d’enjoindre à cette même autorité de la réintégrer dans son emploi de directrice de l’école maternelle Marguerite Long à Nîmes, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l’urgence est caractérisée dès lors que du fait de la prolongation de sa suspension elle perd 640 euros de rémunération chaque mois, l’empêchant ainsi de faire face aux charges de son foyer de mère isolée avec un enfant à charge ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté attaqué : il méconnait les dispositions de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique en ce que le délai de suspension des fonctions d’un fonctionnaire ne peut excéder quatre mois en l’absence de poursuites pénales.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 mars 2026, la rectrice de l'académie de Montpellier conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- l’urgence n’est pas caractérisée dès lors que Mme D... conserve un revenu mensuel net avoisinant les 2 000 euros, et que la réintégration dans ses fonctions est de nature à porter atteinte au bon fonctionnement du service et à la sérénité de l’instruction de la procédure disciplinaire ;
- il n’existe pas de doute sérieux sur la légalité de la décision contestée dès lors que la prolongation de suspension à compter du 28 décembre 2025 est justifiée par l’intérêt du service et la procédure disciplinaire en cours, en raison de faits susceptibles de constituer des fautes graves.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête par laquelle Mme D... demande l’annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de général de la fonction publique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme B..., vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique tenue le 26 mars 2026 à 10 heures 30 en présence de Mme Paquier, greffière d’audience, Mme B... a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Callens, représentant Mme D..., présente, qui reprend oralement, en les précisant, ses conclusions et moyens ;
- les observations de M. C..., pour la rectrice de l’académie de Montpellier, qui reprend oralement, en les précisant, ses conclusions et moyens.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D..., professeure des écoles, est affectée depuis septembre 2020 à l’école maternelle Marguerite Long à Nîmes où elle exerce les fonctions de directrice. Par un arrêté du directeur académique des services de l’éducation nationale (DASEN) du Gard 26 août 2025, elle a été suspendue de ses fonctions à titre conservatoire pour une durée de quatre mois. Le 18 novembre 2025, elle a été informée qu’une procédure disciplinaire était engagée à son encontre. Par un nouvel arrêté du DASEN du Gard 26 décembre 2025, la suspension de fonctions a été prolongée de quatre mois. Par la présente requête Mme D... demande au juge des référés du tribunal de suspendre l’exécution de cet arrêté.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (…) ».
En ce qui concerne l’urgence :
3. La condition d’urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. L’urgence s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce. Il appartient au juge des référés, saisi d’une demande tendant à la suspension d’une telle décision, d’apprécier concrètement, compte-tenu notamment des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. La contestation de la mesure provisoire de suspension dont fait l’objet la requérante, avec maintien du traitement, de l’indemnité de résidence, du supplément familial de traitement et des prestations familiales obligatoires, ne présente pas, par elle-même un caractère d’urgence.
5. Toutefois, il est constant que cette décision fait suite à une première suspension de quatre mois, qu’elle prolonge pour la même durée. Mme D..., autorisée à reprendre ses fonctions à temps complet à compter du 1er septembre 2025 par un arrêté du DASEN du Gard du 5 mars 2025, démontre subir une perte de rémunération de plus de 600 euros par mois la mettant en difficulté pour faire face aux charges incompressibles de son foyer qu’elle assume seule. Elle justifie également suffisamment de ses diligences, avant saisine du juge des référés, par la présentation d’un recours gracieux dès le 6 janvier 2026 et d’un recours en annulation dans les délais de recours contentieux. Dans ces conditions et alors qu’il ne résulte pas de l’instruction, et notamment pas du seul signalement du 18 juin 2025 produit par le rectorat, qu’une reprise de ses fonctions ferait peser un risque pour le bon fonctionnement du service public ou les conditions de prise en charge des élèves, la décision attaquée doit être regardée comme portant atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à la situation de Mme D... pour caractériser l’existence d’une situation d’urgence au sens des dispositions précitées de l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
En ce qui concerne le doute sérieux :
6. Aux termes de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique : « Le fonctionnaire, auteur d’une faute grave, qu’il s’agisse d’un manquement à ses obligations professionnelles ou d’une infraction de droit commun, peut être suspendu par l’autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / (…) Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois ». Aux termes de l’article L. 531-2 du même code : « Si, à l’expiration du délai mentionné à l’article L. 531-1, aucune décision n’a été prise par l’autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l’objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions (…) ».
7. D’une part, il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 531-1 et L. 531-2 du code général de la fonction publique que la suspension d’un fonctionnaire est une mesure conservatoire, sans caractère disciplinaire, qui a pour objet d’écarter l’intéressé du service pendant la durée normale de la procédure disciplinaire et pour une durée qui ne peut dépasser quatre mois sauf si l’intéressé est l’objet de poursuites pénales. La suspension peut être légalement prise dès lors que les faits relevés à l’encontre de l’agent présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité pour justifier une telle mesure.
8. D’autre part, il résulte de ces mêmes dispositions que si, à l'expiration d'un délai de quatre mois, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire à l’encontre d’un fonctionnaire suspendu, celui-ci est rétabli dans ses fonctions, sauf s’il fait l’objet de poursuites pénales. Un fonctionnaire doit pour l’application de ces dispositions être regardé comme faisant l’objet de poursuites pénales lorsque l’action publique a été mise en mouvement à son encontre et ne s’est pas éteinte. Lorsque c’est le cas, l’autorité administrative peut, au vu de la situation en cause et des conditions prévues par ces dispositions, le rétablir dans ses fonctions, lui attribuer provisoirement une autre affectation, procéder à son détachement ou encore prolonger la mesure de suspension en l’assortissant, le cas échéant, d’une retenue sur traitement.
9. Il est constant que Mme D... ne fait l’objet, pour les faits justifiant la mesure de suspension, d’aucune poursuite pénale. Par suite le moyen tiré de la violation des dispositions précitées de l’article L. 531-2 du code général de la fonction publique est de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l’arrêté attaqué.
10. Il résulte de tout ce qui précède, que Mme D... est fondée à demander la suspension de l’exécution de l’arrêté du 26 décembre 2025 par lequel le directeur académique des services de l’éducation nationale du Gard a prolongé sa suspension à titre conservatoire pour une durée de quatre mois à compter du 28 décembre 2025, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux du 6 janvier 2026.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
11. La suspension de l’exécution de l’arrêté du 26 décembre 2025 implique nécessairement, eu égard au motif mentionné au point 9, que la rectrice de l’académie de Montpellier procède à la réintégration de Mme D... dans ses fonctions dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance et jusqu’à ce que le tribunal se prononce sur le fond de l’affaire.
Sur les frais liés au litige :
12. Aux termes de l’article L. 761-1 du code de justice administrative : « Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation.».
13. Il y a lieu de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme D... et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L’exécution de l’arrêté du 26 décembre 2025 et de la décision implicite de rejet du recours gracieux est suspendue jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur la légalité de ces décisions.
Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l’académie de Montpellier de rétablir Mme D... dans ses fonctions dans un délai de 8 jours suivant la notification de la présente ordonnance et jusqu’à ce qu’il soit statué au fond.
Article 3 : L’Etat versera la somme de 1 000 euros à Mme D... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A... D... et au ministre de l'éducation nationale.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Montpellier.
Fait à Nîmes, le 27 mars 2026.
La juge des référés,
C. B...
La République mande et ordonne au ministre de l’éducation nationale en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.