Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 mars 2026, M. B... D..., actuellement assigné à résidence, représenté par Me Cagnon, demande au tribunal :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire
2°) d’annuler les arrêtés du 10 mars 2026 par lesquels le préfet de la Lozère l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux années et l’a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ou, en cas de rejet de sa demande d’aide juridictionnelle, des seules dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne le moyen commun à l’obligation de quitter le territoire français, au refus de départ volontaire et à l’assignation à résidence :
- les arrêts querellés sont signés par la secrétaire générale de la préfecture qui ne peut être regardée comme justifiant d’une délégation de signature régulière en raison de son caractère imprécis et général.
En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :
- elle méconnaît les stipulations combinées des articles 5 et 7 c) de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;
- elle méconnaît l’article 8 de convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation des conditions de mise en œuvre de l’article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne l’interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de deux années :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation des conditions de mise en œuvre de l’article L. 612-6 code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l’assignation à résidence :
- cette décision doit être annulée par voie de conséquence de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;
- les mesures de surveillance sont disproportionnées et font obstacle à ce qu’il exerce une activité professionnelle ;
- les mesures de surveillance méconnaissent l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mars 2026, le préfet de la Lozère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Chaussard en application de l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Chaussard,
- et les observations de Me Cagnon, représentant M. D..., et de ce dernier, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.
- le préfet de la Lozère n’étant ni présent ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Ressortissant algérien né le 9 novembre 1981, M. D... est entré en France le 5 octobre 2023 et déclare y résider de manière continue depuis lors. Il demande l’annulation des deux arrêtés du 10 mars 2026 par lesquels le préfet de la Lozère l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux années et l’a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours
Sur la demande d’aide juridictionnelle provisoire :
Aux termes de l’article 18 de la loi du 10 juillet 1991 : « L’aide juridictionnelle peut être demandée avant ou pendant l’instance » et aux termes de l’article 36 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : « A l'exception des situations dans lesquelles un avocat est désigné ou commis d'office, l'aide juridictionnelle ou l'aide à l'intervention de l'avocat est demandée avant la fin de l'instance ou de la procédure concernée, (…) ».
Il ressort des pièces du dossier que M. D... a présenté le 16 mars 2026 une demande d’aide juridictionnelle. Dans les circonstances très particulières de l’espèce, il y a lieu de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux deux arrêtés :
Par un arrêté du 27 novembre 2024 produit par l’autorité préfectorale, dont il est fait mention dans les arrêtés attaqués et qui est régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de Lozère du même jour et est librement accessible sur son site internet, Mme A... C..., en qualité de secrétaire générale de la préfecture de Lozère, a reçu délégation du préfet de ce département à l’effet notamment de signer toute décision relevant des attributions de l’Etat dans le département, à l’exception de certaines mesures restrictivement énumérées dont ne font pas partie les décisions attaquées. Contrairement à ce que soutient le requérant, cet arrêté est suffisamment précis quant à la portée de la délégation consentie. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire des décisions contestées manque en fait et doit être écarté.
En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, aux termes de l’article 5 de l’accord franco algérien du 27 décembre 1968 : « Les ressortissants algériens s'établissant en France pour exercer une activité professionnelle autre que salariée reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur justification, selon le cas, qu'ils sont inscrits au registre du commerce ou au registre des métiers ou à un ordre professionnel, un certificat de résidence dans les conditions fixées aux articles 7 et 7 bis. ». Aux termes de l’article 7 du même accord : « Les dispositions du présent article et celles de l’article 7 bis fixent les conditions de délivrance du certificat de résidence aux ressortissants algériens autres que ceux visés à l’article 6 nouveau, ainsi qu’à ceux qui s’établissent en France après la signature du premier avenant à l’accord : / (…) c) Les ressortissants algériens désireux d'exercer une activité professionnelle soumise à autorisation reçoivent, s'ils justifient l'avoir obtenue, un certificat de résidence valable un an renouvelable et portant la mention de cette activité ; (…) ». Aux termes de l’article 9 de cet accord : « « Pour être admis à entrer et séjourner plus de trois mois sur le territoire français au titre des articles 4, 5,7,7bis al. 4 (lettre c et d) et du titre III du protocole, les ressortissants algériens doivent présenter un passeport en cours de validité muni d'un visa de long séjour délivré par les autorités françaises. / Ce visa de long séjour accompagné de pièces et documents justificatifs permet d'obtenir un certificat de résidence dont la durée de validité est fixée par les articles et titres mentionnés à l'alinéa précédent ».
Ces stipulations régissent de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France pour y exercer une activité professionnelle autre que salariée, ainsi que les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés. L’obtention d’un certificat de résidence au titre de l’activité professionnelle autre que salariée n’est pas de plein droit, mais est conditionnée à la satisfaction par l’intéressé au contrôle médical d’usage, à l’inscription au registre du commerce ou au registre des métiers ou à un ordre professionnel ainsi qu’à l’obtention d’un visa de long séjour.
Outre la circonstance que M. D... ne justifie pas avoir sollicité un titre de séjour au titre d’une activité professionnelle non salarié ni des formalités prévues par l’article 5 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié, il est constant qu’il n’était pas en possession d’un visa de long séjour ainsi que l’exige l’article 9 du même accord. Il ressort en effet des pièces du dossier que M. D... est entré en Espagne le 4 octobre 2023 sous couvert d’un visa de court séjour de type C d’une validité d’un mois qui expirait le 14 octobre 2023. C’est donc sans faire une inexacte application des stipulations citées au point 5 que le préfet de la Lozère a obligé M. D... à quitter le territoire français.
En second lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ». Pour l’application de ces stipulations, l’étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit apporter toute justification permettant d’apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu’il a conservés dans son pays d’origine.
M. D... soutient qu’il vit en concubinage depuis 2023 avec une ressortissante française avec laquelle il a entretenu auparavant une relation épistolaire depuis 2017 et que le couple envisage de se marier. Il est toutefois constant que M. D... n’est entré en France que le 5 octobre 2023 et il ressort des pièces du dossier, notamment des factures EDF produites, que la réalité de la vie commune n’est susceptible d’être retenue qu’à compter du mois de janvier 2025. Dans ces conditions, eu égard au caractère récent tant de la présence en France que de la vie commune dont se prévaut M. D..., en prenant la décision querellée l’autorité préfectorale n’a pas méconnu l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne le refus d’octroi d’un délai de départ volontaire :
Aux termes de l’article L. 612-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision (…) ». Aux termes de l’article L. 612-2 du même code : « Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ». Enfin, aux termes de l’article L. 612-3 de ce code : « Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; ».
M. D... est entré dans l’espace Schengen le 4 octobre 2023 sous couvert d’un visa de court séjour de type C d’une durée d’un mois délivré par les autorités espagnoles qui expirait le 14 octobre 2023 et s’est maintenu sur le territoire français bien au-delà de la durée de validité de ce visa de telle sorte que l’autorité préfectorale a pu, sans commettre d’erreur d’appréciation des conditions de mise en œuvre de l’article L. 612-2 code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, refuser à M. D... le bénéfice d’un délai de départ volontaire.
En ce qui concerne l’interdiction de retour sur le territoire :
En premier lieu et pour les motifs exposés aux points 5 à 9, M. D... n’est pas fondé à soutenir que l’interdiction de retour sur le territoire français serait illégale du fait de l’illégalité de la décision l’obligeant à quitter le territoire français.
En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ».
Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l’encontre d’un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ il lui appartient d’assortir sa décision d’une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle.
Au cas d’espèce, il ne ressort d’aucune des pièces du dossier que M. D... se soit prévalu de circonstances humanitaires pas d’avantage que dans sa requête. Par ailleurs, la situation de concubinage avec une ressortissante française dont se prévaut M. D... ne relève pas de circonstances humanitaires au sens des dispositions de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Dans ces conditions, en prenant l’interdiction de retour sur le territoire français contestée le préfet de la Lozère n’a pas commis d’erreur d’appréciation des conditions de mise en œuvre de ces dispositions.
En troisième et dernier lieu, pour les motifs exposés au point 11 le préfet de la Lozère n’a pas méconnu l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales en prononçant l’interdiction de retour de M. D... sur le territoire français.
En ce qui concerne l’assignation à résidence :
En premier lieu et pour les motifs exposés aux points 5 à 9, M. D... n’est pas fondé à soutenir que l’assignation à résidence serait illégale du fait de l’illégalité de la décision l’obligeant à quitter le territoire français.
En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. (…) ». L’article R. 733-1 de ce code dispose que « L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; (…) ».
Il ressort de l’arrêté attaqué portant assignation à résidence que M. D... doit se présenter tous les jours entre 08h00 et 10h00, à l’exception des week-ends ainsi que de jours fériés, auprès des services de la gendarmerie situé sur le territoire de la commune de Marvejols dont il ressort des pièces du dossier qu’il a déclaré y être domicilié. Or M. D... ne présente à l’appui de ses dires aucun élément de nature à établir que ces conditions de présentation font obstacles à l’exercice de son activité professionnelle et portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Dans ces conditions, en prenant la décision d’assignation à résidence attaquée l’autorité préfectorale n’a ni commis d’erreur d’appréciation des conditions de mise en œuvre des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni méconnu l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de ce qui précède que M. D... n’est pas fondé à demander l’annulation des arrêtés qu’il conteste. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu’être rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : M. D... est admis provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D... est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... D..., au préfet la Lozère et à Me Cagnon.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2026.
Le magistrat désigné,
M. CHAUSSARD
La greffière,
A. NOGUERO
La République mande et ordonne au préfet de la Lozère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.