Le Tribunal Administratif de Nîmes a été saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre un arrêté préfectoral imposant une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et fixant un pays de destination. Le tribunal a jugé la requête recevable, considérant que le délai de recours avait couru à compter de la notification effective de la décision lors de la levée d'écrou du requérant. Sur le fond, il a annulé l'OQTF, estimant que le préfet avait méconnu l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme en ne tenant pas suffisamment compte de la vie familiale établie en France du requérant, marié à une ressortissante française et père d'un enfant français.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 25 mars 2026, M. A... C..., actuellement retenu au centre de rétention administrative de Nîmes, représenté par Me Benchimol Ben-Haim, demande au tribunal d’annuler la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que la décision fixant le pays de destination figurant dans l’arrêté du 8 décembre 2023 par lequel le préfet de la Drôme a rejeté sa demande de titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.
Il soutient que :
- sa requête est recevable dès lors que l’arrêté du 8 décembre 2023 ne lui a été régulièrement notifié qu’a sa levée d’écrou, le 14 mars 2026, en même temps que la décision du même jour par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé son placement en rétention administrative ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’une erreur de fait ainsi que d’un défaut d’examen préalable, réel et sérieux de sa situation personnelle dès lors qu’il est entré régulièrement en France en 2018 sous couvert de visa Schengen et que s’il n’est pas en mesure de le produire, à raison du renouvellement de son passeport par les autorités marocaines, il incombait à l’autorité préfectorale de solliciter des éléments auprès des autorités consulaires marocaines ou de l’inviter à produire tout document utile ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation dès lors qu’il ne représente pas une menace pour l’ordre public ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales dès lors qu’il est marié depuis le 23 septembre 2023 avec une ressortissante française, que la vie commune n’a pas cessé et que de cette union est née le 8 février 2023 une enfant de nationalité française ;
- elle méconnaît l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mars 2026, le préfet de la Drôme conclut au à titre principal à l’irrecevabilité de la requête et à titre subsidiaire à son rejet.
Il fait valoir que la requête est irrecevable dès lors que l’arrêté du 8 décembre 2023 lui a été régulièrement notifié à l’adresse qu’il avait indiqué dans sa demande de titre de séjour et que M. C... n’a jamais indiqué un changement d’adresse. Au fond, il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l’enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
Le président du tribunal a désigné M. Chaussard en application de l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Chaussard,
- et les observations de Me Benchimol Ben-Haim, représentant M. C..., et de ce dernier, assisté de M. B..., interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- le préfet de la Drôme n’étant ni présent ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Ressortissant marocain né le 22 septembre 1999, M. C... déclare être entré pour la dernière fois en France au mois de septembre 2018 sous couvert d’un visa « Schengen » et y résider depuis lors. Il a présenté le 13 novembre 2023 une demande de titre de séjour en qualité de conjoint d’une ressortissante française. Par un arrêté du 8 décembre 2023 le préfet de la Drôme a rejeté cette demande, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. A sa levée d’écrou le 14 mars 2026 il a fait le même jour l’objet d’une décision du préfet des Bouches-du-Rhône portant placement en rétention administrative. M. C... demande au tribunal l’annulation pour excès de pouvoir des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination édictées à son encontre le 8 décembre 2023.
Sur la recevabilité de la requête :
Aux termes de l’article L. 921-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu'une disposition du présent code prévoit qu'une décision peut être contestée selon la procédure prévue au présent article, le tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la décision. Sous réserve de l'article L. 921-3, il statue dans un délai de quatre-vingt-seize heures à compter de l'expiration du délai de recours. ». Aux termes de l’article de l’article L. 614-2 du même code : « Par dérogation à l'article L. 614-1, lorsque l'étranger est assigné à résidence en application de l'article L. 731-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que la décision relative au séjour, la décision relative au délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent, le cas échéant, peuvent être contestées devant le tribunal administratif selon la procédure prévue à l'article L. 921-1. / Lorsque l'étranger est placé en rétention administrative, ces décisions peuvent être contestées devant le tribunal administratif selon la procédure prévue à l'article L. 921-2. ».
Contrairement à ce que soutient M. C..., l’arrêté du préfet de la Drôme du 8 décembre 2023 ne lui a pas été notifié en même temps que l’arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 14 mars 2026 portant placement en rétention administrative. Il ressort en effet des pièces du dossier ainsi que des mentions de l’arrêté du 8 décembre 2023, lequel comporte l’indication des voies et délais de recours, que cet arrêté lui a été notifié par voie postale en recommandé avec avis de réception à l’adresse qu’il avait indiqué lors du dépôt de sa demande de titre de séjour et que le pli, présenté le 12 décembre 2023, a été retourné aux services de la préfecture avec la mention « destinataire inconnu à l’adresse ». M. C... ne soutient ni ne démontre que cette adresse n’est pas celle qu’il avait indiqué lors de sa demande de titre de séjour ou qu’il aurait informé les services de la préfecture d’un changement d’adresse postérieurement au dépôt de sa demande de titre de séjour et antérieurement à l’arrêté du 8 décembre 2023. Pas davantage le requérant ne soutient ni ne démontre qu’en raison de son incarcération il n’habitait plus à l’adresse indiquée. A cet égard, il ressort de la fiche pénale de M. C... qu’il a été incarcéré au centre pénitentiaire d’Aix-Luynes à compter du 17 novembre 2025, soit bien postérieurement à l’arrêté du 8 décembre 2023. Dans ces conditions, l’arrêté du 8 décembre 2023 doit être regardé comme ayant été régulièrement notifié le 12 décembre 2023 à M. C... qui, en application de l’article L. 614-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dans sa rédaction alors applicable, disposait d’un délai de trente jours pour former un recours devant la juridiction administrative. Dès lors, la présente requête enregistrée le 25 mars 2026 est tardive et la fin de non-recevoir opposée par l’autorité préfectorale ne peut qu’être accueillie. Cette irrecevabilité manifeste est insusceptible d’être couverte en cours d’instance et, par voie de conséquence, la requête de M. C... ne peut qu’être rejetée.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. C... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... C... et au préfet de la Drôme.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.
Le magistrat désigné,
M. CHAUSSARD
La greffière,
E. PAQUIER
La République mande et ordonne au préfet de la Drôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.