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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2001818

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2001818

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2001818
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantVACARIE & DUVERNEUIL AVOCATS ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I- Par une requête n°2001818, des pièces complémentaires et un mémoire, enregistrés les 8, 10 et 16 avril 2020 et le 18 janvier 2022, M. C B, représenté par Me Touboul, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 janvier 2020 par laquelle le directeur du centre hospitalier Gérard Marchant l'a suspendu de ses fonctions à titre provisoire ainsi que la décision du 27 janvier 2020 par laquelle le directeur a mis fin à son indemnité compensatrice mensuelle de logement ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier Gérard Marchant de le rétablir dans ses droits et de lui verser rétroactivement l'indemnité compensatrice mensuelle de logement ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier Gérard Marchant la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de suspension à titre conservatoire :

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il manque des pièces dans son dossier administratif, que l'accès à son ordinateur lui a été refusé et que la direction des ressources humaines a méconnu ses propres obligations de discrétion et de secret professionnels ;

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'a pas bénéficié d'un entretien préalable ;

- les faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis et ne sont pas de nature à justifier la décision attaquée dès lors qu'il occupait son poste depuis quelques mois seulement, que de manière unanime, ses collègues, ses agents et sa hiérarchie, en dehors de sa supérieure hiérarchique directe, reconnaissent ses qualités professionnelles et humaines, qu'aucune alerte ne lui a été signifiée avant sa suspension et qu'aucune faute ni aucune insuffisance professionnelle ne peuvent lui être reprochées ;

- la décision attaquée est illégale dès lors qu'il est victime d'un harcèlement moral exercé à son encontre par sa supérieure hiérarchique directe ;

- la décision attaquée est entachée d'erreurs de droit dès lors que la perte de confiance n'est pas un motif valable pour justifier une mesure de suspension pour insuffisance professionnelle, qu'une suspension à titre provisoire dans l'intérêt du service ne peut intervenir que lorsqu'une procédure disciplinaire est engagée ;

En ce qui concerne la suppression de l'indemnité compensatrice mensuelle de logement :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L.121-1 et L.211-2 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L.242-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'elle ne remplit pas les conditions prévues par ces dispositions.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 30 novembre 2020 et le 3 décembre 2020, le centre hospitalier Gérard Marchant, représenté par Me Duverneuil, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés et que les conclusions dirigées contre la décision du 27 janvier 2020 sont irrecevables dès lors qu'aucun moyen propre n'est soulevé à l'encontre de cette décision.

La clôture de l'instruction a été fixée au 7 février 2022 par une ordonnance du 20 janvier précédent.

II- Par une requête n°2003588 et un mémoire, enregistrés le 20 juillet 2020 et le 20 janvier 2022, M. C B, représenté par Me Touboul, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 mai 2020 par laquelle le directeur du centre hospitalier Gérard Marchant l'a licencié pour insuffisance professionnelle ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier Gérard Marchant de le réintégrer ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier Gérard Marchant la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'une procédure disciplinaire aurait dû être initiée à son encontre, que ses droits à la défense n'ont pas été respectés, qu'il n'a pas pu faire valoir ses droits devant la commission administrative paritaire ;

- les faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis et ne sont pas de nature à justifier un licenciement pour insuffisance professionnelle ;

- la décision attaquée constitue une sanction déguisée qui est disproportionnée ;

-la décision attaquée est entachée d'un détournement de pouvoir et de procédure.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 septembre 2021, le centre hospitalier Gérard Marchant, représenté par Me Duverneuil, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 15 février 2022 par une ordonnance du 26 janvier précédent.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- l'ordonnance n°2001823 du 11 mai 2020 ;

- l'ordonnance n°2003566 du 21 août 2020 ;

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jorda,

- les conclusions de M. Daguerre de Hureaux, rapporteur public,

- et les observations de Me Touboul, représentant M. B, ainsi que celles de Me Duverneuil, représentant le centre hospitalier Gérard Marchant.

Une note en délibéré, enregistrée le 6 juin 2023, a été présentée par M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B a été recruté par voie de mutation au centre hospitalier Gérard Marchant à compter du 18 juin 2019 en qualité d'attaché principal d'administration hospitalière pour occuper les fonctions de responsable des achats et de la logistique. Il a été affecté à la direction du patrimoine et de la logistique dirigée par Mme A, directrice adjointe. Le 17 janvier 2020, lors d'un entretien qu'il a sollicité auprès de la direction des ressources humaines, il a appris que plusieurs faits dans l'exercice de ses fonctions lui sont reprochés par sa hiérarchie. Par décision du 24 janvier 2020, le directeur du centre hospitalier a suspendu M. B de ses fonctions pour une durée de quatre mois au motif que " sa manière défaillante de servir altère fortement le fonctionnement du service et justifie l'ouverture d'une procédure de licenciement pour insuffisance professionnelle à son encontre ". Par décision du 27 janvier 2020, il a mis fin au versement de l'indemnité compensatrice mensuelle de logement de M. B. Le 20 février 2020, ce dernier a formé un recours gracieux pour demander le réexamen de sa situation. Le 26 mai 2020, la commission administrative paritaire a émis un avis favorable à son licenciement. Par décision du même jour, le directeur du centre hospitalier a prononcé le licenciement pour insuffisance professionnelle de M. B. Par la requête n°2001818, M. B demande au tribunal d'annuler les décisions du 24 janvier 2020 prononçant sa suspension à titre provisoire et du 27 janvier 2020 mettant fin au versement de son indemnité compensatrice mensuelle de logement et d'enjoindre au centre hospitalier Gérard Marchant de le rétablir dans ses droits et de lui verser rétroactivement l'indemnité compensatrice mensuelle de logement. Par la requête n° 2003588, il demande au tribunal d'annuler de la décision du 26 mai 2020 portant licenciement pour insuffisance professionnelle et d'enjoindre au centre hospitalier Gérard Marchant de le réintégrer.

Sur la jonction des requêtes :

2. Les requêtes n°2001818 et n°2003588 portent sur des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur les conclusions dirigées contre la décision du 27 janvier 2020 :

3. Aux termes de l'article R.411-1 du code de justice administrative, " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours ".

4. Dans sa requête introductive d'instance n°2001818 et comme soutenu par le centre hospitalier dans ses deux mémoires en défense, M. B s'est borné à soulever des moyens dirigés contre la décision du 24 janvier 2020. Il ressort des pièces du dossier qu'il n'a soulevé des moyens contre la décision du 27 janvier 2020 que dans son mémoire enregistré le 18 janvier 2022, soit après l'expiration du délai de recours contentieux. Les conclusions d'annulation et d'injonction dirigées contre la décision du 27 janvier 2020, qui n'ont pas pu être régularisées à l'expiration du délai de recours contentieux, doivent, par suite, être rejetées comme irrecevables.

Sur les conclusions dirigées contre les décisions du 24 janvier et du 26 mai 2020 :

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision portant suspension à titre conservatoire :

5. L'administration est en droit d'écarter temporairement un agent de ses fonctions, dans l'attente de l'issue d'une procédure de licenciement pour insuffisance professionnelle, même lorsqu'aucun texte ne prévoit cette possibilité. Cette mesure, lorsqu'elle est prononcée aux fins de préserver l'intérêt du service, est une mesure à caractère conservatoire qui peut être prise lorsque les faits imputés à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité.

6. Le centre hospitalier fait valoir que M. B a été suspendu de ses fonctions, à titre conservatoire, en raison de ses inaptitudes managériales, des lacunes dans son travail, du non-respect des procédures de recrutement d'un cuisinier et des instructions données par sa hiérarchie ainsi que de son positionnement vis-à-vis de sa directrice.

7. Toutefois, si certains agents témoignent des difficultés managériales de M. B, il ressort des pièces du dossier et notamment des témoignages circonstanciés fournis par M. B en sens inverse que sa présence auprès de ses équipes et la qualité de ses conseils peuvent être soulignées. De même, les pièces que le requérant transmet à l'appui de sa requête permettent de retenir qu'il a réalisé plusieurs documents de travail notamment en termes de suivi financier et de préparation du bilan des économies réalisées sur les achats. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que les relations de travail entre M. B et sa directrice étaient tendues en raison de mésententes réciproques sans pour autant permettre de retenir que le positionnement du requérant n'était pas adapté. En outre, contrairement à ce qu'allègue le centre hospitalier, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une désorganisation grave du service des ambulances et du standard résulterait des actions ou instructions de M. B. Enfin, pour le recrutement d'un cuisinier, si un manquement peut être reproché au requérant, dès lors qu'il n'a pas suivi les instructions de sa directrice, en faisant convoquer une personne dont la candidature avait été écartée, il ressort des pièces du dossier que cette personne a pourtant été recrutée par le centre hospitalier pour une période de 15 jours avec l'aval de la directrice et celui du service des ressources humaines. Dès lors, contrairement à ce que soutient le centre hospitalier, les faits reprochés à M. B ne présentent pas un degré de vraisemblance ou de gravité suffisant pour justifier une mesure de suspension à titre provisoire dans l'intérêt du service.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés contre cette décision, qu'en l'absence de difficulté ou de dysfonctionnement vraisemblable et grave, M. B est fondé à soutenir que la décision du 24 janvier 2020 portant suspension à titre provisoire dans l'intérêt du service doit être annulée.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision portant licenciement pour insuffisance professionnelle :

9. Aux termes de l'article 88 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, dans sa version applicable au litige : " Hormis le cas d'abandon de poste et le cas prévu à l'article 62, les fonctionnaires ne peuvent être licenciés que pour insuffisance professionnelle. Le fonctionnaire qui fait preuve d'insuffisance professionnelle peut soit être admis à faire valoir ses droits à la retraite, soit être licencié. La décision est prise par l'autorité investie du pouvoir de nomination après observation de la procédure prévue en matière disciplinaire. ". Il résulte de ces dispositions que le licenciement pour inaptitude professionnelle d'un agent public ne peut être fondé que sur des éléments révélant l'inaptitude de l'agent à exercer normalement les fonctions pour lesquelles il a été engagé ou correspondant à son grade et non sur une carence ponctuelle dans l'exercice de ces fonctions. Aussi, les carences relevées dans la manière de servir, de nature à établir l'incapacité de l'agent à remplir les fonctions qui lui ont été confiées, doivent être corroborées par des pièces versées au dossier comme des témoignages pour pouvoir justifier un tel licenciement.

10. Selon les termes de la décision attaquée du 26 mai 2020, M. B a été licencié non seulement en raison de ses inaptitudes managériales, des lacunes dans son travail, du non-respect des procédures de recrutement d'un cuisinier et des instructions données par sa hiérarchie ainsi que de son positionnement vis-à-vis de sa directrice, donc des faits reprochés au moment de sa suspension à titre provisoire mais aussi en raison d'initiatives inappropriées, de sa méconnaissance des processus habituels des établissements hospitaliers, de sa passivité et de ses insuffisances professionnelles sur son précédent poste constatées par son précédent employeur.

11. Toutefois, et comme indiqué au point 7, les insuffisances managériales, l'absence de production de document de travail et les manquements dans son positionnement envers sa directrice ne sont pas établis par les pièces du dossier. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant serait resté passif entre le moment de son recrutement le 18 juin 2019 et sa suspension le 24 janvier 2020 dès lors qu'il produit au soutien de sa requête des échanges de courriels, un compte-rendu de réunion, des témoignages de ses agents sur le soutien qu'il a pu leur apporter. Par ailleurs, aucune difficulté ni aucun dysfonctionnement ne peuvent être imputés à la manière de servir du requérant en dehors du non-respect des instructions données par sa directrice pour le recrutement d'un cuisinier tel que circonstancié au point 7 du présent jugement. Enfin, le motif tenant aux éventuels faits d'insuffisance professionnelle du requérant, relevés alors qu'il était en poste dans un autre établissement hospitalier ne saurait être pris en compte pour établir les insuffisances alléguées par le centre hospitalier Gérard Marchant, actuel employeur de M. B. Dans ces conditions, les pièces du dossier ne sont pas de nature à corroborer l'insuffisance professionnelle alléguée par le centre hospitalier.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés contre la décision du 26 mai 2020, que M. B est fondé à demander l'annulation de cette décision portant licenciement pour insuffisance professionnelle.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement qui annule les décisions du 24 janvier 2020 portant suspension à titre provisoire et du 26 mai 2020 portant licenciement pour insuffisance professionnelle implique nécessairement, compte tenu de ses motifs, que le centre hospitalier Gérard Marchant procède à la réintégration de M. B et au rétablissement de ses droits.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier Gérard Marchant une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens sur le fondement des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions dirigées contre la décision du 27 janvier 2020 sont rejetées.

Article 2 : Les décisions du 24 janvier 2020 et du 26 mai 2020 sont annulées.

Article 3 : Il est enjoint au centre hospitalier Gérard Marchant de réintégrer M. B dans ses effectifs et de le rétablir dans ses droits à compter de la date de son éviction.

Article 4 : Le centre hospitalier Gérard Marchant versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au centre hospitalier Gérard Marchant.

Délibéré après l'audience du 1er juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Katz, président,

Mme Jorda, conseillère,

Mme Péan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023.

La rapporteure,

V. JORDALe président,

D. KATZLa greffière,

C. CASTRILLO

La République mande et ordonne au ministère de la santé et de la prévention en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef et n°2003588

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