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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2100982

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2100982

jeudi 9 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2100982
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantJM. PANFILI AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 20 et 28 février, 12 mars, 1er mai 2021, 22 et 31 janvier 2022, M. E B, représenté par Me Panfili, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 février 2021 par lequel le directeur des services départementaux de l'éducation nationale du Tarn-et-Garonne l'a suspendu, à titre conservatoire, de ses fonctions ;

2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Toulouse d'adresser à l'ensemble de la communauté éducative un courrier de soutien et de réhabilitation ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ; elle ne mentionne pas les voies et délais de recours ;

- elle est entachée de vices de procédure dès lors qu'il n'a pas été mis à même de consulter son dossier individuel et qu'il ne pouvait pas faire l'objet d'une suspension de fonctions, à titre conservatoire, sans qu'une procédure disciplinaire ne soit parallèlement engagée à son encontre ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation : les faits qui lui sont reprochés ne sont ni établis ni fautifs ; il a seulement fait l'objet d'un blâme, sanction du 1er groupe ; la décision porte atteinte à un intérêt public dès lors qu'elle est préjudiciable à l'organisation du service public de l'éducation ; elle porte atteinte à son honneur et à sa réputation, ainsi qu'à sa légitimité d'enseignant ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure et de pouvoir ; elle constitue une sanction disciplinaire déguisée.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 21 et 31 janvier 2022, le recteur de l'académie de Toulouse conclut à l'irrecevabilité des conclusions aux fins d'injonction et au rejet des autres conclusions de la requête.

Il fait valoir que :

- il ne relève pas du tribunal d'enjoindre à l'administration d'adresser à l'ensemble de la communauté éducative un courrier de soutien et de réhabilitation ;

- les autres moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de l'éducation ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 modifiée portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hecht,

- et les conclusions de M. Déderen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, professeur des écoles, a été affecté le 1er septembre 2019 à l'école élémentaire Ferdinand Buisson de Montauban, dans une classe de CE2/CM1. Le 29 janvier 2021, l'inspectrice de l'Education nationale (IEN), Mme D, est informée par deux courriers de la directrice de l'établissement, Mme A, des écarts de langage et du comportement inapproprié de M. B dans sa classe, ainsi que d'autres manquements à ses obligations professionnelles liées en particulier à ses relations avec ses collègues. Par un arrêté du 3 février 2021, dont M. B demande l'annulation, le directeur académique des services de l'Education nationale de Tarn-et-Garonne (DASEN) l'a suspendu de ses fonctions à titre conservatoire.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. En dehors de l'hypothèse où les mesures sollicitées constituent des mesures d'exécution d'une décision rendue par lui, il n'appartient pas au juge administratif d'adresser des injonctions à l'administration. Par suite, les conclusions présentées par M. B tendant à enjoindre à l'administration de lui adresser un courrier de réhabilitation doivent être rejetées comme irrecevables, en toute hypothèse.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983, alors en vigueur : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire () ". Il résulte de ces dispositions qu'une décision de suspension de fonctions adoptée à l'encontre d'un fonctionnaire ou un agent public est une mesure conservatoire prise dans l'intérêt du service et ne constitue pas une sanction disciplinaire.

4. Il s'ensuit que, d'une part, une telle décision n'est pas au nombre des décisions qui doivent être motivées en application des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. D'autre part, l'intéressé ne doit pas obligatoirement être mis à même de prendre connaissance de son dossier individuel dans les conditions prévues par les dispositions de l'article 19 de la loi du 13 juillet 1983. Par suite, le requérant ne peut valablement soutenir que la décision portant suspension de ses fonctions devait être motivée et être précédée de la communication de son dossier individuel. Les moyens tirés du défaut de motivation et du vice de procédure, dans sa première branche, ne peuvent être qu'écartés.

5. En deuxième lieu, les dispositions précitées de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983, qui ont imparti à l'administration un délai de quatre mois pour statuer sur le cas d'un fonctionnaire ayant fait l'objet d'une mesure de suspension, ont pour objet de limiter les effets dans le temps de cette mesure sans qu'aucun texte n'enferme dans un délai déterminé l'exercice de l'action disciplinaire ni même ne fasse obligation à l'autorité investie du pouvoir disciplinaire d'engager une procédure disciplinaire. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier qu'une procédure disciplinaire a été engagée à l'encontre de M. B le 19 mars 2021. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure, du fait de l'absence d'engagement d'une procédure disciplinaire concomitante à la mesure de suspension, manque en droit et en fait et doit être écarté.

6. En troisième lieu, la circonstance que la décision attaquée ne comporte pas les voies et délais de recours ne l'entache pas d'illégalité mais fait seulement obstacle au déclenchement du délai de recours contentieux. Par suite, le moyen doit être écarté.

7. En quatrième lieu, la mesure de suspension à titre conservatoire prévue par les dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 peut être légalement prononcée dès lors que les faits imputés au fonctionnaire présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité. Eu égard à la nature de l'acte de suspension prévu par les dispositions précitées et à la nécessité d'apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition de légalité tenant au caractère vraisemblable de certains faits, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l'autorité administrative au jour de sa décision. Les éléments nouveaux qui seraient, le cas échéant, portés à la connaissance de l'administration postérieurement à sa décision, ne peuvent ainsi, alors même qu'ils seraient relatifs à la situation de fait prévalant à la date de l'acte litigieux, être utilement invoqués au soutien d'un recours en excès de pouvoir contre cet acte. L'administration est en revanche tenue d'abroger la décision en cause si de tels éléments font apparaître que la condition tenant à la vraisemblance des faits à l'origine de la mesure n'est plus satisfaite.

8. Il ressort des pièces du dossier que, pour prendre l'arrêté en litige, le recteur de l'académie de Toulouse s'est fondé sur un courrier, en date du 29 janvier 2021, adressé par la directrice de l'établissement scolaire à l'inspectrice de l'Education nationale (IEN), faisant état d'accusations graves rapportées par quatre élèves, dans un premier temps auprès d'une personne chargée de l'aide aux devoirs, puis confirmées directement devant elle. Il ressort notamment de ce courrier que M. B aurait utilisé, à plusieurs reprises, des termes irrespectueux et injurieux à l'encontre d'élèves qui commettent des erreurs ou salissent la classe : " haloufa " (truie, en arabe), " harmar " (âne, en arabe), " hichma " (la honte, en arabe). A ce titre, il ressort des pièces du dossier que, si certains de ses élèves n'ont pas de difficultés avec cette pratique, d'autres élèves en revanche, en particulier des jeunes filles et des élèves issus de l'immigration, ressentent ces propos comme des insultes ou des moqueries, ainsi qu'il ressort des rapports d'entretien de l'IEN. Ainsi, l'utilisation de tels noms d'animaux, à plus forte raison en langue arabe, dont l'usage n'est pas expliqué par le requérant et qui est susceptible de renvoyer aux origines, réelles ou supposées, de certains élèves, était à l'origine de souffrances pour un certain nombre d'élèves. Au surplus, il ressort également des pièces du dossier que M. B avait pour pratique de sanctionner ses élèves par de nombreuses lignes à copier, ainsi que de se moquer et de dévaloriser les élèves en difficultés. Ces éléments présentaient, en l'espèce, un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité pour justifier légalement la décision de suspension à titre conservatoire. A cet égard, la circonstance qu'un blâme, sanction du 1er groupe, ait été prononcé à son encontre pour sanctionner les mêmes faits ne saurait démontrer leur absence de gravité. Par ailleurs, M. B, qui allègue que sa suspension serait plus préjudiciable aux élèves que son maintien, sans toutefois l'établir, ne peut se prévaloir utilement de son handicap, ni de l'absence de sanction au cours de sa carrière, ni de ses notations passées, qui sont sans incidence sur la légalité de la décision contestée. Par suite, en prenant cette décision, le recteur de l'académie de Toulouse n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983.

9. En dernier lieu, M. B allègue que la décision contestée est entachée d'un détournement de procédure et de pouvoir et qu'elle constitue une sanction déguisée, en soutenant que la chronologie des faits révèlerait un parti pris négatif de l'administration à son endroit. Toutefois, d'une part, il résulte des termes mêmes de la décision de suspension en litige qu'elle n'a pas eu de conséquences sur le traitement de M. B, tandis qu'elle n'a pas non plus eu d'impact sur le déroulement de sa carrière et sur son statut. D'autre part, il n'établit pas, par les pièces produites, une intention malveillante de l'administration. En outre, le témoignage, non daté, de Mme C, parent d'une des élèves de M. B, ne saurait remettre en cause à lui seul les témoignages recueillis par la personne chargée de l'aide aux devoirs, puis confirmés directement devant la directrice de l'établissement. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'un détournement de procédure et de pouvoir, ni qu'elle constituerait une sanction déguisée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation de la décision du 3 février 2021 par laquelle le recteur de l'académie de Toulouse l'a suspendu de ses fonctions à titre conservatoire doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E B et au ministre de l'Education nationale et de la jeunesse.

Une copie sera adressée, pour information, au recteur de l'académie de Toulouse.

Délibéré après l'audience du 19 octobre 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Carotenuto, présidente,

M. Hecht, premier conseiller,

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 novembre 2023.

Le rapporteur,

S. HECHT

La présidente,

S. CAROTENUTO

La greffière,

F. LE GUIELLAN

La République mande et ordonne au ministre de l'Education nationale et de la jeunesse, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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