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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2101335

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2101335

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2101335
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantFRANCOS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 mars 2021 et des mémoires enregistrés le 2 août 2021 et le 7 septembre 2021, M. C A, représenté par Me Francos, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 février 2021 par lequel la préfète du Tarn a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Tarn de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler dans le délai d'un mois, à défaut, de réexaminer sa situation administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

- les décisions contestées sont entachées d'un vice d'incompétence ;

- elles sont insuffisamment motivées au regard des dispositions de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure, dès lors qu'en application des dispositions de l'article 509 du code de procédure civile, de l'article 47 du code civil et de l'article 1er du décret n°2015-1740 du 24 décembre 2015 relatif aux modalités de vérification d'un acte de l'état civil étranger, la préfète du Tarn était tenue de saisir les autorités guinéennes afin de recueillir leur avis sur les actes d'état civil qu'il a produits avant de les écarter pour défaut de valeur probante ;

- il est entaché d'un vice de procédure l'ayant privé de garanties substantielles du fait de l'écoulement d'un délai insuffisant entre la saisine des autorités guinéennes et la décision de ces autorités alors que les dispositions de l'article 47 du code civil prévoient huit mois pour établir une décision de rejet.

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- la décision contestée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur de fait au regard des dispositions combinées des articles L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, 47 du code civil, 1er du décret du 24 décembre 2015 et 509 du code de procédure civile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle s'est fondée sur l'existence de liens avec sa mère sans en apprécier la nature ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision contestée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision contestée est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 26 mars 2021 et le 11 août 2021, la préfète du Tarn conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 mai 2021.

Vu :

- l'ordonnance n°2102129 du 3 mai 2021 du juge des référés ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 ;

- le code de justice administrative.

Dans cette affaire, le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa demande, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, est entré en France une première fois en novembre 2018, dépourvu de documents d'état civil. Il a alors déclaré être né le 5 février 2003 à Kindia (Guinée). Au vu d'un examen osseux radiologique ayant conclu à ce qu'il était âgé de plus de dix-neuf ans, le préfet des Ardennes a pris à son encontre, le 13 novembre 2018, un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et interdisant son retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. M. A a déclaré être à nouveau entré en France en janvier 2019 et être né le 5 novembre 2002. Il a alors été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance du département du Tarn par jugement du 13 mars 2019. Il a sollicité, le 21 septembre 2020, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté en date du 5 février 2021, la préfète du Tarn a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de renvoi. M. A demande l'annulation de cet arrêté et la délivrance d'un titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version alors applicable : " A titre exceptionnel et sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire prévue aux 1° et 2° de l'article L. 313-10 portant la mention " salarié " ou la mention " travailleur temporaire " peut être délivrée, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, à l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le respect de la condition prévue à l'article L. 313-2 n'est pas exigé ".

3. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions dans le cadre de l'admission exceptionnelle au séjour, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans et qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle. Ce n'est que si ces conditions préalables sont remplies que le préfet, sous le contrôle juridictionnel de l'erreur manifeste, doit prendre en compte la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. " Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Aux termes de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 relatif aux modalités de vérification d'un acte de l'état civil étranger : " Lorsque, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger, l'autorité administrative saisie d'une demande d'établissement ou de délivrance d'un acte ou de titre procède ou fait procéder, en application de l'article 47 du code civil, aux vérifications utiles auprès de l'autorité étrangère compétente, le silence gardé pendant huit mois vaut décision de rejet. Dans le délai prévu à l'article L. 231-4 du code des relations entre le public et l'administration, l'autorité administrative informe par tout moyen l'intéressé de l'engagement de ces vérifications ".

5. Il résulte de ces dispositions que les actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays bénéficient d'une présomption de validité. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. Pour établir son état de minorité lors de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, M. A produit un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance de la cour d'appel de Conakry (République de Guinée) établi le 18 mars 2019 sous le n°3072, et l'extrait du registre de l'état civil de la commune de Kindia dans lequel ce jugement a été transcrit, l'ensemble de ces documents comportant des informations administratives et relatives à la filiation de M. A cohérentes entre elles. Pour mettre en cause la validité de l'état civil du requérant, la préfète du Tarn s'est bornée, dans l'arrêté contesté, à affirmer qu'aucune enquête n'avait été diligentée par le tribunal guinéen dès lors que le jugement a été rendu trois jours seulement après la requête présentée par la mère de celui-ci. Toutefois, alors que ni la préfète, ni la cellule fraude documentaire de la direction interdépartementale de la police aux frontières de Toulouse, dans son avis du 29 octobre 2020, ne pointent d'irrégularité affectant ce jugement ou sa transcription dans les registres d'état civil de la commune de Kindia, la seule circonstance qu'il ait été rendu trois jours après la requête ne suffit pas à renverser la présomption de validité instituée par l'article 47 du code civil.

7. En défense, la préfète du Tarn ajoute que ce jugement n'est pas légalisé par les autorités guinéennes en France ou par les autorités françaises en Guinée, comme l'impose l'article 1er du décret n°2020-1370 du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis par une autorité étrangère, en vigueur jusqu'au 31 décembre 2022. Toutefois, à la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient. En l'espèce, la circonstance que le jugement supplétif n'ait pas été légalisé dans les formes requises ne démontre pas que ce document soit irrégulier, falsifié ou que les informations qu'il contient seraient erronées.

8. Enfin, si M. A a fait l'objet le 13 novembre 2018 d'une obligation de quitter le territoire motivée notamment par le fait qu'il n'était pas mineur, il était alors dépourvu de tout acte d'état civil. Si un examen radiologique, pratiqué le 12 novembre 2018 dans des conditions aujourd'hui contestées par le requérant, a estimé son âge osseux à 19 ans, l'évaluation de minorité conduite le 14 février 2019 par un organisme spécialisé a conclu sans aucun doute possible à sa minorité et le tribunal pour enfants d'Albi a repris ces conclusions pour placer M. A auprès de l'aide sociale à l'enfance du Tarn par jugement du 13 mars 2019. Dans ces conditions, les éléments sur lesquels la préfète du Tarn s'est fondée sont insuffisants pour renverser la présomption de validité des actes d'état-civil produits par M. A. Le refus de titre de séjour opposé à M. A au motif qu'il ne justifierait pas de son état-civil est ainsi entaché d'une erreur de droit.

9. En deuxième lieu, compte tenu de ce qui précède, le requérant doit être regardé comme ayant été confié à l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de 18 ans. Pour refuser de délivrer à M. A un titre de séjour sur ce fondement, la préfète s'est fondée en outre sur le fait qu'il aurait toujours des liens avec sa mère restée en Guinée. Toutefois, il résulte de l'attestation du directeur de la structure accueillant M. A que celui-ci n'a plus de contact avec ses parents ni le reste de sa famille, la seule circonstance qu'il ait obtenu un jugement supplétif par l'intermédiaire de sa mère ne permettant pas de caractériser à elle seule le maintien de liens significatifs, par leur nature et leur intensité, avec le pays d'origine. La préfète du Tarn fait également valoir en défense que M. A rencontrerait des difficultés dans sa scolarité, en contradiction d'ailleurs avec les mentions portées sur l'arrêté du 5 février 2021 selon lequel il " suit une scolarité depuis 2019 dans une filière professionnelle de CAP maçonnerie avec sérieux ". Toutefois, il ressort des attestations du conseiller principal d'éducation, de l'employeur auprès duquel il est apprenti, et de ses collègues, que M. A est un élève assidu, sérieux, volontaire, aux résultats scolaires moyens mais très apprécié par l'entreprise qui a manifesté auprès de la préfecture sa volonté de le garder dans ses effectifs à la fin de sa formation. Enfin, l'éducatrice spécialisée qui suit M. A décrit un jeune homme timide, aimant le travail bien fait, respectueux des autres, qui s'est bien adapté à la vie collective et participe activement aux initiatives de la structure. Dans ces conditions, la décision contestée est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour à M. A doit être annulée, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête. L'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de renvoi doivent par voie de conséquence être également annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Les motifs d'annulation retenus n'impliquent pas nécessairement qu'un titre de séjour soit délivré à M. A, dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que ce dernier remplisse effectivement les conditions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour se voir délivrer un titre de séjour sur ce fondement. Ils impliquent en revanche que la préfète du Tarn réexamine sa situation. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

12. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Francos renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser Me Francos.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 5 février 2021 de la préfète du Tarn est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Tarn de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Me Francos, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Francos et à la préfète du Tarn.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Katz, président,

Mme B, magistrate honoraire,

Mme Péan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

La rapporteure,

C. B

Le président,

D. KATZ

Le greffier,

B. ROETS

La République mande et ordonne à la préfète du Tarn en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

la greffière en chef,

ou par délégation, le greffier,

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