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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2101934

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2101934

mardi 13 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2101934
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantMANYA

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 7 avril 2021 sous le n° 2101934, Mme A B, représentée par Me Manya, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision de mutation du 19 mars 2021 ;

2°) de mettre une somme de 2 000 euros à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, en méconnaissance des dispositions de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905, ce vice de procédure l'ayant privé d'une garantie ;

- la décision attaquée est constitutive d'un détournement de procédure, dès lors qu'il s'agit d'une sanction déguisée ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, en l'absence de lien entre la mutation et l'intérêt du service ;

- la décision attaquée viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Le garde des sceaux, ministre de la justice soutient que la requête est irrecevable comme dirigée contre une mesure préparatoire ne faisant pas grief.

Vu les autres pièces du dossier.

II. Par une requête enregistrée le 15 juin 2021 sous le n° 2103603, Mme A B, représentée par Me Manya, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 mai 2021 n° 4264058-138431 portant mutation dans l'intérêt du service au 1er juillet 2021 ;

2°) de mettre une somme de 2 000 euros à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905 ;

- la décision attaquée est constitutive d'un détournement de procédure, dès lors qu'il s'agit d'une sanction déguisée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision attaquée viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 août 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le garde des sceaux, ministre de la justice soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Un mémoire présenté pour Mme B, enregistré le 16 novembre 2022 après la clôture d'instruction fixée au 2 novembre 2022, n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses et des recettes de l'exercice 1905 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de Mme Héry, présidente-rapporteure,

-les conclusions de Mme Nègre-Le Guillou, rapporteure publique,

-les observations de Me Manya, représentant Mme B,

- et les observations de Me Falala, pour le garde des sceaux, ministre de la justice.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n° 2101934 et 2103603 sont présentées pour la même requérante, présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la " décision " du 19 mars 2021 :

2. Il ressort des pièces du dossier que par la lettre du 19 mars 2021, dont Mme B demande l'annulation, la cheffe du bureau des carrières et du développement professionnel de la sous-direction des ressources humaines et des relations sociales au sein de la direction de la protection judiciaire de la jeunesse du ministère de la justice informe la requérante de la mise en œuvre d'une mutation dans l'intérêt du service et de son affectation au sein de l'établissement pénitentiaire spécialisé pour mineurs de C à compter du 1er mai 2021. Cette lettre mentionne que l'intéressée a la possibilité de consulter son dossier administratif en présence d'un représentant syndical, en application des dispositions de l'article 60 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984, en prenant attache avec le directeur territorial concerné. Cette lettre doit ainsi être regardée comme constituant un acte préparatoire à la décision prise le 28 mai 2021 par le garde des sceaux, ministre de la justice, sans qu'y fassent obstacle, ni le fait que cet acte mentionnait le lieu exact de la mutation à C et sa date d'effet, ni, pour regrettable qu'elle soit, l'indication des voies et délais de recours. Il y a lieu, par suite, d'accueillir la fin de non-recevoir opposée en défense et tirée de ce qu'un tel acte ne présente pas le caractère d'une décision susceptible de faire l'objet d'un recours en annulation pour excès de pouvoir. Dès lors, les conclusions tendant à l'annulation de cet acte sont irrecevables et doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'arrêté du 28 mai 2021 :

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". L'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, dans sa rédaction en vigueur à la date de l'arrêté attaqué, dispose : " I. - L'autorité compétente procède aux mutations des fonctionnaires en tenant compte des besoins du service./ II. - Dans toute la mesure compatible avec le bon fonctionnement du service et sous réserve des priorités instituées à l'article 62, les affectations prononcées tiennent compte des demandes formulées par les intéressés et de leur situation de famille () ".

4. Les dispositions précitées de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 prévoient la prise en considération de la situation de famille des fonctionnaires pour leurs mutations, y compris lorsque l'autorité compétente décide de la mutation d'un fonctionnaire dans l'intérêt du service.

5. Mme B, éducatrice de classe normale de la protection judiciaire de la jeunesse, affectée à l'unité éducative d'hébergement collectif (UEHC) de Perpignan, demande l'annulation de l'arrêté du 28 mai 2021 par lequel le garde des sceaux a prononcé sa mutation dans l'intérêt du service au sein de l'établissement pénitentiaire spécialisé pour mineurs de C à compter du 1er juillet 2021. Il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport social établi par une assistante sociale, que Mme B est célibataire et vit avec sa mère âgée de 70 ans, dont l'état de santé nécessite qu'elle l'assiste pour l'ensemble des actes de la vie quotidienne, la requérante s'étant vu reconnaître le statut de " proche aidante ". De plus, l'intéressée présente une affection de longue durée, pour le traitement de laquelle elle doit être hospitalisée en ambulatoire tous les trois mois à Perpignan. En outre, Mme B établit, par les documents produits à l'appui de la requête, que du fait de l'impossibilité dans laquelle elle se trouve de vendre ou de louer le bien immobilier dont elle a fait l'acquisition au moyen d'un taux à prêt zéro, sa situation financière ne lui permet pas d'envisager une installation avec sa mère près de sa nouvelle affectation. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, en décidant d'affecter la requérante dans l'établissement de C, situé à plus de 200 kilomètres de son affectation d'origine, le garde des sceaux, ministre de la justice a porté une atteinte disproportionnée au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale. Dès lors, il a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 28 mai 2021.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font par ailleurs obstacle à ce que la somme demandée à ce titre par le garde des sceaux, ministre de la justice soient mises à la charge de Mme B, qui n'est pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 mai 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice, est annulé.

Article 2 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2103603 est rejeté.

Article 4 : La requête n° 2101934 est rejetée.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2022.

La présidente-rapporteure,

F. HÉRY

L'assesseure la plus ancienne,

N. SODDU La greffière,

M. D

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

N°s 2101934, 2103603

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