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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2104213

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2104213

jeudi 16 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2104213
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantFRISCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 juillet 2021, la Société SASU Pro Kl'in 31, représentée par Me Frisch demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 16 mars 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (l'OFII) a mis à sa charge une somme de 7 300 euros au titre de la contribution spéciale ainsi qu'une somme de 2 124 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais d'acheminement, ensemble la décision implicite rejetant sa demande de recours gracieux ;

2°) à titre subsidiaire, de minorer le montant de la contribution spéciale mise à sa charge ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises à l'issue d'une procédure contradictoire irrégulière dès lors qu'elle n'a pas reçu l'intégralité des pages du procès-verbal d'audition de la salariée mise en cause et qu'elle n'a pas disposé de l'ensemble des éléments caractérisant l'infraction qui lui était reprochée ;

- les faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis dès lors qu'elle a effectué la déclaration préalable à l'embauche de la salariée mise en cause le 29 mai 2020, qu'elle s'est acquittée de ses obligations fixées par l'article L.5221-8 du code du travail et qu'elle a recruté de bonne foi la salariée mise en cause ;

- le montant de la contribution spéciale doit être réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 septembre 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 10 juillet 2023 par une ordonnance du 19 juin précédent.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jorda,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Le 10 juin 2020, les services de police ont procédé au contrôle du chantier de la résidence "Aube du faubourg" situé route d'Albi, à Toulouse (Haute-Garonne), où intervenait la société de nettoyage SASU Pro Kl'in 31. Ils ont constaté la présence en action de travail de Mme A B, ressortissante tunisienne dépourvue de titre l'autorisant à travailler et à séjourner en France. Par une décision du 16 mars 2021, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a appliqué, à la société SASU Pro Kl'in 31, la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 7 300 euros et la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine mentionnée à l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 2 124 euros. Par un courrier du 12 mai 2021, la société a formé un recours gracieux qui a été implicitement rejeté. Par la présente requête, la société SASU Pro Kl'in 31 demande au tribunal, à titre principal, d'annuler la décision du 16 mars 2021, ensemble le rejet de la décision implicite de son recours gracieux et, à titre subsidiaire, à ce que le montant de la contribution spéciale mise à sa charge soit minoré.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. (). ". Aux termes de l'article L. 8253-1 de ce code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. ". Aux termes de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable à la décision attaquée : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. () ".

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix () ". En outre, s'agissant des mesures à caractère de sanction, le respect du principe général des droits de la défense, applicable même sans texte, suppose que la personne concernée soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et puisse avoir accès aux pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus, à tout le moins lorsqu'elle en fait la demande. L'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration précise d'ailleurs que les sanctions " n'interviennent qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ".

4. Si les dispositions législatives et réglementaires relatives à la contribution spéciale mentionnée à l'article L. 8253-1 du code du travail ne prévoient pas expressément que le procès-verbal transmis au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en application de l'article L. 8271-17 du code du travail, constatant l'infraction aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à exercer une activité salariée en France, soit communiqué au contrevenant, le silence de ces dispositions sur ce point ne saurait faire obstacle à cette communication, lorsque la personne visée en fait la demande, afin d'assurer le respect de la procédure contradictoire préalable à la liquidation de la contribution, qui revêt le caractère d'une sanction administrative. Le refus de communication du procès-verbal ne saurait toutefois entacher la sanction d'irrégularité que dans le cas où la demande de communication a été faite avant l'intervention de la décision qui, mettant la contribution spéciale à la charge de l'intéressé, prononce la sanction. Si la communication du procès-verbal est demandée alors que la sanction a déjà été prononcée, elle doit intervenir non au titre du respect des droits de la défense mais en raison de l'exercice d'une voie de recours. Un éventuel refus ne saurait alors être regardé comme entachant d'irrégularité la sanction antérieurement prononcée, non plus que les décisions consécutives, même ultérieures, procédant au recouvrement de cette sanction. Par ailleurs, il appartient seulement à l'administration, le cas échéant, d'occulter ou de disjoindre, préalablement à la communication du procès-verbal, celles de ses mentions qui seraient étrangères à la constatation de l'infraction sanctionnée par la liquidation de la contribution spéciale et susceptibles de donner lieu à des poursuites pénales.

5. D'une part, la société requérante soutient qu'elle n'a pas eu connaissance des pages 2 et 3 du procès-verbal d'audition de la salariée mise en cause et que cette circonstance aurait porté atteinte à ses droits à la défense. Elle soutient également qu'elle a demandé la communication intégrale de ce procès-verbal dans un courrier en date du 11 février 2021 et que l'absence de transmission des pages manquantes aurait alors entaché d'irrégularité la décision du 16 mars 2021. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, par un courrier du 1er février 2021, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a invité la société requérante à présenter ses observations sur les faits reprochés, ce qu'elle a fait par un courrier du 1er mars 2021, dont il ressort des termes mêmes qu'elle n'a pas demandé la communication dudit procès-verbal. A l'inverse, il résulte de l'instruction que la société a demandé la communication de ce procès-verbal dans son recours gracieux, effectué le 12 mai 2021, soit à une date postérieure à celle de la décision attaquée, en raison de l'exercice d'une voie de recours. Dans ces conditions, dès lors que la demande de communication du procès-verbal a été demandée après le prononcé de la sanction, la société requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée du 16 mars 2021 serait entachée d'irrégularité pour ce motif.

6. D'autre part, la société requérante soutient également qu'elle ne disposait pas des éléments caractérisant l'infraction qui lui est reprochée dès lors qu'elle n'a pas eu connaissance de l'heure du constat, de l'heure de l'interpellation et du déroulement de la garde à vue de Mme A B. Toutefois, il ressort du procès-verbal d'audition de Mme Sihem Kherouf, présidente de la société SASU Pro Kl'in 31, en date du 20 juillet 2020, que celle-ci a été informée qu'elle était soupçonnée d'avoir commis ou tenté de commettre les infractions d'emploi d'étrangers sans autorisation de travail et aide à séjour irrégulier à Toulouse pour des faits qui se sont déroulés le 10 juin 2020. Dans ces conditions et contrairement à ce qu'elle soutient, la société disposait de l'ensemble des éléments utiles lui permettant de faire valoir ses observations.

7. Par suite, l'autorité administrative n'a méconnu ni les droits à la défense ni le principe du contradictoire et le moyen tiré du vice de procédure doit donc être écarté dans toutes ses branches.

8. En second lieu, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions lorsque, tout à la fois, il s'est acquitté des vérifications qui lui incombent, relatives à l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail, et n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. En outre, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un État pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

9. D'une part, au cours de son audition du 10 juin 2020, Mme A B, de nationalité tunisienne, a reconnu travailler pour la société SASU Pro Kl'in31 sans disposer de contrat de travail, sans avoir rencontré son employeur et sans avoir donné de document d'identité. Il ressort des mentions du procès-verbal d'audition du 20 juillet 2020 que Mme Sihem Kherouf, présidente de la société SASU Pro Kl'in 31, informée que Mme A B a été contrôlée, le 10 juin 2020, sur un chantier alors qu'elle effectuait une mission de nettoyage, a admis que cette dernière travaillait pour sa société depuis cette date. Il ressort également des pièces du dossier que Mme A B avait fait l'objet d'une déclaration préalable à l'embauche le 29 mai 2020 et qu'elle ne disposait pas de titre de séjour l'autorisant à travailler en France. Dans ces conditions, Mme A B de nationalité tunisienne a été employée par la société requérante et travaillait pour son compte le 10 juin 2020, sans disposer d'une autorisation de travail.

10. D'autre part, il résulte des mentions du procès-verbal d'audition du 20 juillet 2020 que Mme Sihem Kherouf a déclaré avoir reçu un SMS avec photographie de la part de sa salariée ainsi qu'une photocopie d'une carte d'identité italienne. Alors que, comme indiqué précédemment, la salariée en cause a déclaré ne pas avoir remis de document d'identité, il est constant que la société requérante n'a pas sollicité l'original de cette carte d'identité. Dès lors, contrairement à ce qu'elle soutient, la société requérante ne s'est pas assurée que sa salariée disposait d'un document d'identité de nature à justifier de sa nationalité italienne et ce quand bien même elle aurait saisi les services de la préfecture de la Haute-Garonne pour demander une vérification de la situation de la salariée en cause. Par suite, la matérialité des faits étant établie, elle ne saurait exciper de sa bonne foi en indiquant qu'elle n'était pas en mesure de savoir que la carte d'identité italienne remise par sa salariée revêtait un caractère frauduleux.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la société SASU Pro Kl'in31 n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 16 mars 2021 ni par voie de conséquence celle du rejet implicite de son recours gracieux.

Sur le montant de la sanction appliquée :

12. Aux termes de l'article R. 8253-2 du code du travail : " I.- Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II.- Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : / 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ; / 2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L. 8252-2 dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7. / III.- Dans l'hypothèse mentionnée au 2° du II, le montant de la contribution spéciale est réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ".

13. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire prévue par les dispositions également précitées de l'article L. 626-1 alors applicable du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail, de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la sanction prononcée, soit d'en diminuer le montant jusqu'au minimum prévu par les dispositions applicables au litige, soit d'en décharger l'employeur.

14. Comme indiqué aux points 9 et 10, il résulte de l'instruction que la salariée de nationalité tunisienne recrutée par la société SASU Pro Kl'in 31 n'était pas autorisée à travailler en France mais avait fait l'objet d'une déclaration préalable à l'embauche. En conséquence, le non cumul d'infractions commises à l'occasion de l'emploi de cette salariée a permis à la société requérante de bénéficier du montant réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti. Toutefois, dès lors que la requérante reconnaît qu'elle n'a pas versé à sa salariée, dans le délai de trente jours prévu par l'article L. 8252-4 du code du travail, l'intégralité des salaires, accessoires, indemnités de rupture, solde de tout compte prévus par l'article L. 8252-2 du même code, elle ne peut pas prétendre à l'application du montant réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti tel que prévu au III de l'article R. 8253-2 précité.

15. Il résulte de ce qui précède que la société requérante n'est pas fondée à demander à ce que le montant de la contribution spéciale mise à sa charge soit minorée.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande société SASU Pro Kl'in 31 au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de société SASU Pro Kl'in 31 est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société SASU Pro Kl'in 31 et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 2 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

M. Rives, conseiller,

Mme Jorda, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 novembre 2023.

La rapporteure,

V. JORDALa présidente,

S. CHERRIERLa greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef

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