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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2104449

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2104449

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2104449
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantLAGARDE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 juillet 2021, Mme B C, représentée par Me Lagarde, demande au tribunal :

1°) d'enjoindre à la commune de Belbèze-en-Comminges de procéder à la remise en état de pâture de sa propriété ;

2°) de condamner la commune de Belbèze-en-Comminges à lui verser une somme " sur la base d'un forfait de 10 000 euros par an " depuis l'année 1960 en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi, " tout en se remettant à la juridiction pour l'assiette de ce forfait " ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Belbèze-en-Comminges le paiement d'une somme de 1 768,67 euros au titre des dépens ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Belbèze-en-Comminges le paiement, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, d'une somme de 1 800 euros.

Elle soutient que :

- sa famille est propriétaire du chemin d'Allade au moins depuis les années 1958-1959 ; elle a été privée de l'usage de sa propriété depuis l'année 1960, du fait d'une circulation publique modérée ;

- ses préjudices matériel et moral doivent lui être indemnisés, en raison de la privation de propriété qu'elle subit depuis l'année 1960, sur la base d'un " forfait de dix mille euros par an " ;

- les dépens doivent également lui être indemnisés, à hauteur de 1 177,47 euros au titre des frais d'installation d'une caméra de surveillance et de 591 euros au titre des frais d'huissier.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 mars 2022, la commune de Belbèze-en-Comminges, représentée par Me Briand, conclut :

1°) à ce que le tribunal prononce un sursis à statuer dans l'attente de l'arrêt de la cour d'appel de Toulouse relatif au dossier n° RG21/01450 ;

2°) au rejet de la requête ;

3°) à ce qu'il soit mis à la charge de la requérante, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le paiement d'une somme de 1 800 euros.

Elle fait valoir que :

- les demandes de Mme C " paraissent portées devant une juridiction incompétente " ;

- le présent tribunal doit surseoir à statuer dans l'attente de l'arrêt de la cour d'appel de Toulouse ;

- le tribunal ne saurait reconnaître l'existence d'une emprise irrégulière dès lors qu'elle est propriétaire du chemin d'Allade par la voie de la prescription acquisitive ; l'incorporation au domaine public d'une voie ouverte à la circulation ne permet pas au tribunal de prononcer une injonction de remise en état au titre de l'emprise irrégulière ;

- Mme C ne démontre pas la réalité de l'existence d'un préjudice moral ;

- la prescription quadriennale doit lui être opposée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pétri ;

- et les conclusions de M. Déderen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le quartier d'Allade, situé sur la commune de Belbèze-en-Comminges, est notamment desservi par une voie publique qui traverse la propriété de Mme C. Une procédure judiciaire a été engagée par les consorts C afin qu'un droit de propriété sur cette voie leur soit reconnu. Par un jugement du 15 mars 2021, le tribunal judiciaire de Saint-Gaudens a jugé que la commune de Belbèze-en-Comminges est " défaillante à rapporter la preuve de son usucapion et sera en conséquence déboutée de sa demande " et qu'en revanche, " les consorts C disposant d'un titre, leur demande tendant à se voir considérés comme seuls propriétaires des parcelles cadastrées section B n° 608, 640, 641, 643 est sans objet ". La cour d'appel de Toulouse a confirmé ce jugement par un arrêt du 17 octobre 2023. En parallèle de cette procédure judiciaire, la commune de Belbèze-en-Comminges a procédé à des travaux de curetage et de goudronnage de la voie. Par un courrier du 5 mai 2021 adressé à la commune de Belbèze-en-Comminges, Mme C sollicite la remise en état de sa propriété et une indemnisation de ses préjudices sur une période de soixante-dix ans sur " une base annuelle de dix mille euros ". Une décision implicite de rejet est née du silence gardé sur cette demande. Par la présente requête, Mme C présente les mêmes demandes.

Sur l'exception d'incompétence de la juridiction administrative :

2. Dans le cas d'une décision administrative portant atteinte à la propriété privée, le juge administratif, compétent pour statuer sur les conclusions à fin d'annulation d'une telle décision et, le cas échéant, pour adresser des injonctions à l'administration, l'est également pour connaître de conclusions tendant à la réparation des conséquences dommageables de cette décision, hormis le cas où elle aurait pour effet l'extinction du droit de propriété.

3. Au soutien de l'exception d'incompétence de la juridiction administrative opposée en défense, la commune de Belbèze-en-Comminges fait valoir qu'elle est propriétaire du chemin d'Allade sur le fondement de la prescription acquisitive et, par conséquent, que ce bien ne relève plus de la propriété des consorts C. Or, il résulte de l'instruction, en particulier du jugement rendu par le tribunal judiciaire de Saint-Gaudens le 15 mars 2021 confirmé par l'arrêt rendu par la cour d'appel de Toulouse le 17 octobre 2023, librement accessible sur internet, d'une part, que cette propriété a été léguée à Mme B C et à ses trois enfants après le décès de l'époux de cette dernière le 26 novembre 2010 et, d'autre part, que la commune n'établit pas l'existence d'une prescription acquisitive, par une possession continue et non interrompue, paisible, publique et non équivoque du chemin d'Allade, au sens et pour l'application des dispositions de l'article 2261 du code civil. A ce titre, les circonstances qu'elle ait fait réaliser la construction du chemin d'Allade en 1979, que la propriété des consorts C soit clôturée le long du même chemin, que ces consorts n'aient émis aucune contestation jusqu'en 2014, et que des habitants de la commune attestent des interventions qu'elle a réalisées pour entretenir ce chemin, sont inopérantes au regard des conditions posées par les dispositions du code civil qui viennent d'être citées. Enfin, si la commune se prévaut d'un rapport des Ponts et chaussée établi en 1958, relatif au projet de construction du chemin d'Allade, duquel il résulte que M. A C, alors propriétaire du chemin litigieux, l'aurait cédé gratuitement à la commune, il n'est pas établi qu'une telle cession aurait ensuite été effective, en l'absence de toute pièce probante. Par suite, les consorts C doivent être regardés comme étant les propriétaires du chemin d'Allade.

4. Dès lors que les travaux de curetage et de goudronnage réalisé sur le chemin d'Allade par la commune de Belbèze-en-Comminges au cours de l'année 2021 ont porté atteinte au droit de propriété des consorts C sans toutefois en entraîner l'extinction, l'exception d'incompétence de la juridiction administrative doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Lorsqu'il est saisi d'une demande tendant à ce que soit ordonnée la démolition d'un ouvrage public dont il est allégué qu'il est irrégulièrement implanté par un requérant qui estime subir un préjudice du fait de l'implantation de cet ouvrage et qui en a demandé sans succès la démolition à l'administration, il appartient au juge administratif, juge de plein contentieux, de déterminer, en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue, si l'ouvrage est irrégulièrement implanté, puis, si tel est le cas, de rechercher d'abord si, eu égard notamment à la nature de l'irrégularité, une régularisation appropriée est possible puis, dans la négative, de prendre en considération, d'une part les inconvénients que la présence de l'ouvrage entraîne pour les divers intérêts publics ou privés en présence notamment, le cas échéant, pour le propriétaire du terrain d'assiette de l'ouvrage, d'autre part, les conséquences de la démolition pour l'intérêt général, et d'apprécier, en rapprochant ces éléments, si la démolition n'entraîne pas une atteinte excessive à l'intérêt général.

Sur l'existence d'une emprise irrégulière :

6. Il résulte de l'instruction que les conclusions à fin d'injonction que Mme C présentées à l'encontre de la commune de Belbèze-en-Comminges doivent être regardées comme tendant à la démolition d'un ouvrage public. En effet, il est constant que la commune a procédé à des travaux sur le chemin d'Allade au cours de l'année 2021, et que ce chemin, qui résulte d'un aménagement et est directement affecté à un service public, constitue un ouvrage public.

7. Il résulte en outre de l'instruction que la commune de Belbèze-en-Comminges n'établit pas avoir obtenu l'accord de la propriétaire requérante pour effectuer les travaux mentionnés au point précédent, alors même qu'une voie privée, même ouverte à la circulation publique, n'est pas un élément du domaine public.

8. Il résulte de ce qui précède que les travaux réalisés par la commune défenderesse constituent une emprise irrégulière.

Sur la possibilité d'une régularisation :

9. Il résulte de l'instruction qu'aucun accord entre les parties n'est envisageable, au vu du différend qui les oppose depuis plusieurs années, et qu'une procédure d'expropriation pour cause d'utilité publique n'a pas été envisagée par la commune de Belbèze-en-Comminges et serait en tout état de cause inappropriée au regard des faits en présence. Il s'ensuit qu'aucune régularisation appropriée n'est possible.

Sur l'atteinte excessive portée à l'intérêt général :

10. En se bornant à indiquer qu'elle a été privée de l'usage de sa propriété depuis l'année 1960, alors même que la propriété n'a été attribuée à son époux qu'en 1979, qu'elle a été gênée par une circulation publique " modérée " et qu'elle a été concernée par des " tracasseries " l'ayant conduit devant le tribunal correctionnel, Mme C n'apporte aucun élément de nature à démontrer concrètement le préjudice qu'elle subit en raison de l'emprise irrégulière reconnue au point 8. Ainsi, faute d'éléments probants relatifs aux inconvénients de la présence de l'ouvrage public litigieux sur la propriété de Mme C, et étant par ailleurs précisé qu'il résulte de l'instruction que le chemin d'Allade constitue le seul chemin praticable pour accéder au quartier du même nom, il est constant que la démolition du chemin d'Allade porterait une atteinte excessive à l'intérêt général.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'injonction présentées par Mme C doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

12. Ainsi que cela a été dit au point 10, Mme C n'établit pas l'existence du préjudice qu'elle estime subir du fait de l'emprise irrégulière reconnue au point 8. Dans ces conditions, il ne saurait être fait droit à ses conclusions à fin d'indemnisation.

Sur les frais d'instance :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées par Mme C au titre des dépens et de l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les conclusions présentées sur ce même fondement par la commune de Belbèze-en-Comminges.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Belbèze-en-Comminges au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et à la commune de Belbèze-en-Comminges.

Délibéré après l'audience du 2 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Carotenuto, présidente,

M. Hecht, premier conseiller,

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

La rapporteure,

M. PETRI

La présidente,

S. CAROTENUTO

La greffière,

S. SORABELLA

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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