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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2105327

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2105327

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2105327
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation1ère Chambre
Avocat requérantISRAEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 13 septembre 2021, 10 janvier, 26 février et 27 mars 2023, la société Paprec Sud-Ouest, représentée par Me Braud, doit être regardée comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner Toulouse Métropole à lui verser une indemnité de 4 858 011,11 euros en réparation des préjudices résultant des fautes commises par Toulouse Métropole dans l'exercice de sa compétence en matière de défense extérieure contre l'incendie ;

2°) de mettre à la charge de Toulouse Métropole la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- Toulouse Métropole a commis une faute en n'adaptant pas le réseau d'eau aux enjeux d'une zone industrielle et en méconnaissant les dispositions de l'article R. 2225-4 du code général des collectivités territoriales ;

- ces fautes sont à l'origine des préjudices financiers et matériels qu'elle supporte.

Par des mémoires en défense enregistrés les 8 novembre 2022, 25 février et 20 avril 2023, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, Toulouse Métropole, représentée par Me Israel, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 500 euros soit mise à la charge de la société Paprec Sud-Ouest en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête de la société Paprec Sud-Ouest est irrecevable en l'absence d'intérêt à agir de la requérante ;

- les moyens soulevés par la société Paprec Sud-Ouest ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- l'arrêté du 16 juillet 2012 approuvant le règlement opérationnel du service départemental d'incendie et de secours de la Haute-Garonne ;

- l'arrêté du 24 février 2017 approuvant le règlement départemental de défense extérieure contre l'incendie ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Douteaud,

- les conclusions de M. Luc, rapporteur public,

- les observations de Me Huchon, représentant la société Paprec Sud-Ouest,

- et les observations de Me Israel, représentant Toulouse Métropole.

Considérant ce qui suit :

1. La société Paprec Sud-Ouest exploite un centre de récupération, de tri et de recyclage des déchets sur la commune de Bruguières (Haute-Garonne). Le 14 août 2017, un incendie s'est déclaré vers 18h45 sur son site avant de se propager aux bâtiments avoisinants loués par les sociétés Toulouse Services Palettes (TSP), Recyclage Organique Mobile (ROM), Seosse Eco Transformation et Express Palettes, cette dernière louant un local implanté sur un terrain appartenant à la société civile immobilière (SCI) du Parc. Le feu a été maîtrisé par le service départemental d'incendie et de secours (SDIS) de Haute-Garonne quelques heures après son intervention vers 1h59, le 15 août. Les sociétés MMA IARD et MMA IARD AMAS, en leur qualité d'assureur de la SCI du Parc et de la SARL Express Palettes, ont saisi le juge des référés du tribunal judiciaire de Toulouse afin de solliciter une mesure d'expertise judiciaire. Par deux ordonnances des 12 octobre et 28 décembre 2017, une mesure d'expertise a été ordonnée. L'expert judiciaire désigné a déposé son rapport le 25 mars 2019. Par sa requête, la société Paprec Sud-Ouest demande au tribunal de condamner Toulouse Métropole à lui verser la somme de 4 858 011,11 euros en réparation des préjudices résultant de cet incendie.

Sur le caractère opposable du rapport d'expertise :

2. Le respect du caractère contradictoire de la procédure d'expertise implique que les parties soient mises à même de discuter devant l'expert des éléments de nature à exercer une influence sur la réponse aux questions posées par la juridiction saisie du litige. Lorsqu'une expertise est entachée d'une méconnaissance de ce principe ou lorsqu'elle a été ordonnée dans le cadre d'un litige distinct, ses éléments peuvent néanmoins, s'ils sont soumis au débat contradictoire en cours d'instance, être régulièrement pris en compte par le juge, soit lorsqu'ils ont le caractère d'éléments de pur fait non contestés par les parties, soit à titre d'éléments d'information dès lors qu'ils sont corroborés par d'autres éléments du dossier.

3. Il résulte de l'instruction que le rapport du 25 mars 2019 est issu d'une expertise ordonnée par le tribunal judiciaire de Toulouse dans le cadre de l'instance opposant les sociétés MMA IARD et MMA IARD AMAS, en leur qualité d'assureur de la SCI du Parc et de la SARL Express Palettes, à la société Paprec Sud-Ouest. Il est constant que Toulouse Métropole, qui n'est pas intervenue à cette instance, n'a pas été à même de discuter des éléments recueillis par l'expert. Toutefois et d'une part, le rapport d'expertise du 25 mars 2019 comporte des éléments de pur fait non contestés par les parties concernant notamment la configuration du site industriel du Petit Paradis où sont implantées les sociétés en cause, les caractéristiques de l'incendie ainsi qu'un inventaire des équipements de lutte contre l'incendie présents sur les lieux. D'autre part, les informations qu'il comporte sont corroborées par d'autres éléments du dossier tels, notamment, le règlement départemental de défense extérieure contre l'incendie du 24 février 2017 ainsi que les arrêtés ou extraits d'arrêtés portant prescriptions spéciales en matière d'installation classée pour la protection de l'environnement régissant les différentes entreprises installées sur la zone. Par suite, Toulouse Métropole, qui a reçu communication de ce rapport pendant la procédure et a été mise à même d'en discuter, n'est pas fondée à se prévaloir de l'inopposabilité du rapport d'expertise versé aux débats dans le cadre de la présente instance.

Sur les conclusions indemnitaires :

4. Aux termes de l'article L. 2225-1 du code général des collectivités territoriales : " La défense extérieure contre l'incendie a pour objet d'assurer, en fonction des besoins résultant des risques à prendre en compte, l'alimentation en eau des moyens des services d'incendie et de secours par l'intermédiaire de points d'eau identifiés à cette fin. Elle est placée sous l'autorité du maire conformément à l'article L. 2213-32. " L'article L. 2225-2 du même code énonce : " Les communes sont chargées du service public de défense extérieure contre l'incendie et sont compétentes à ce titre pour la création, l'aménagement et la gestion des points d'eau nécessaires à l'alimentation en eau des moyens des services d'incendie et de secours. Elles peuvent également intervenir en amont de ces points d'eau pour garantir leur approvisionnement. " L'article L. 5217-2 dudit code dispose : " I. - La métropole exerce de plein droit, en lieu et place des communes membres, les compétences suivantes : () / 5° En matière de gestion des services d'intérêt collectif : () /e) Service public de défense extérieure contre l'incendie () ". Aux termes de l'article L. 5217-3 de ce code : " Sans préjudice de l'article L. 2212-2 et par dérogation à l'article L. 2213-32, le président du conseil de la métropole exerce les attributions lui permettant de réglementer la défense extérieure contre l'incendie () ". En application de l'article R. 2225-7 de ce code : " I. - Relèvent du service public de défense extérieure contre l'incendie dont sont chargées () les établissements publics de coopération intercommunale lorsqu'ils sont compétents :/1° Les travaux nécessaires à la création et à l'aménagement des points d'eau incendie identifiés ;/2° L'accessibilité, la numérotation et la signalisation de ces points d'eau ;/3° En amont de ceux-ci, la réalisation d'ouvrages, aménagements et travaux nécessaires pour garantir la pérennité et le volume de leur approvisionnement () ". Enfin, l'article R. 2225-4 du même code énonce : " Conformément aux dispositions du règlement départemental, () le président de l'établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre lorsqu'il est compétent :/1° Identifie les risques à prendre en compte ;/2° Fixe, en fonction de ces risques, la quantité, la qualité et l'implantation des points d'eau incendie identifiés pour l'alimentation en eau des moyens des services d'incendie et de secours, ainsi que leurs ressources./Sont intégrés les besoins en eau : ()/4° Relatifs à la lutte contre l'incendie des installations classées pour la protection de l'environnement prévues aux articles L. 511-1 et L. 511-2 du code de l'environnement lorsque ces besoins, prescrits à l'exploitant par la réglementation spécifique, sont couverts par des équipements publics. /Ces mesures doivent garantir la cohérence d'ensemble du dispositif de lutte contre l'incendie. Elles font l'objet d'un arrêté du maire ou du président de l'établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre lorsqu'il est compétent ".

5. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de l'environnement dans sa rédaction applicable au litige : " Sont soumis aux dispositions du présent titre les usines, ateliers, dépôts, chantiers et, d'une manière générale, les installations exploitées ou détenues par toute personne physique ou morale, publique ou privée, qui peuvent présenter des dangers ou des inconvénients soit pour la commodité du voisinage, soit pour la santé, la sécurité, la salubrité publiques, soit pour l'agriculture, soit pour la protection de la nature, de l'environnement et des paysages, soit pour l'utilisation rationnelle de l'énergie, soit pour la conservation des sites et des monuments ainsi que des éléments du patrimoine archéologique. " L'article L. 512-1 du même code énonce : " Sont soumises à autorisation les installations qui présentent de graves dangers ou inconvénients pour les intérêts mentionnés à l'article L. 511-1 () ". L'article L. 512-5 dudit code dispose : " Pour la protection des intérêts mentionnés à l'article L. 511-1, le ministre chargé des installations classées peut fixer par arrêté, après consultation des ministres intéressés et du Conseil supérieur de la prévention des risques technologiques, les règles générales et prescriptions techniques applicables aux installations soumises aux dispositions de la présente section. () ". Aux termes de l'article L. 512-7 du même code : " I. - Sont soumises à autorisation simplifiée, sous la dénomination d'enregistrement, les installations qui présentent des dangers ou inconvénients graves pour les intérêts mentionnés à l'article L. 511-1, lorsque ces dangers et inconvénients peuvent, en principe, eu égard aux caractéristiques des installations et de leur impact potentiel, être prévenus par le respect de prescriptions générales édictées par le ministre chargé des installations classées. () ". Enfin, l'article L. 512-8 du code de l'environnement énonce : " Sont soumises à déclaration les installations qui, ne présentant pas de graves dangers ou inconvénients pour les intérêts visés à l'article L. 511-1, doivent néanmoins respecter les prescriptions générales édictées par le préfet en vue d'assurer dans le département la protection des intérêts visés à l'article L. 511-1. () ".

6. Il résulte de ces dispositions que le président de l'établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre n'est tenu d'intégrer les dispositifs de lutte contre l'incendie mobilisables par les exploitants d'une installation classée pour la protection de l'environnement aux besoins en eau, qu'il lui revient d'évaluer conformément aux dispositions de l'article R. 2225-4 du code général des collectivités territoriales, que lorsque les règlements portant prescriptions applicables à ces installations incluent des équipements publics parmi ces dispositifs.

7. En premier lieu, la société Paprec Sud-Ouest soutient que Toulouse Métropole a commis une faute caractérisée par l'absence d'adaptation du réseau d'eau aux enjeux de la zone industrielle du Petit Paradis où sont installées les entreprises victimes de l'incendie survenu le 14 août 2017. Elle fait valoir à cet égard que la zone n'est pourvue que d'une seule borne incendie et que le diamètre de la canalisation raccordant les points d'eau incendie (PEI) publics est trop étroit.

8. D'une part, il ne ressort pas des termes de l'arrêté complémentaire d'autorisation du 19 décembre 2014 que le préfet de la Haute-Garonne aurait prescrit à la société Paprec Sud-Ouest de s'équiper de moyens publics de lutte contre l'incendie. Il ne résulte pas davantage des termes de l'arrêté du 12 juin 1978 reproduits par le rapport d'expertise judiciaire du 25 mars 2019 que la société Express Palettes était tenue de se doter d'un tel équipement public. La société requérante ne peut ainsi utilement soutenir que Toulouse Métropole aurait été tenue d'intégrer les équipements propres à ces deux sociétés aux besoins en eau qu'il lui revient de définir.

9. D'autre part, il ressort des prescriptions de l'arrêté du 12 juillet 2011, telles qu'elles sont reproduites par le rapport d'expertise judiciaire, que les sociétés SEOSSE et ROM doivent être dotées de PEI publics ou privés. L'autorité compétente a ainsi entendu ménager une faculté de choix au profit de ces sociétés quant à la nature des équipements installés. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que l'entreprise SEOSSE a déclaré utiliser le PEI public n° 56, lequel, conformément aux recommandations issues d'une inspection des installations classées pour la protection de l'environnement du 29 mars 2010, a fait l'objet d'une vérification le 2 avril 2010. Les mesures relevées à cette occasion ont confirmé que son débit atteignait 85 m3/h. Lors de sa visite des lieux, l'expert judiciaire a constaté que ce PEI était effectivement raccordé aux deux réserves de la société SEOSSE. Il résulte en outre de l'instruction qu'en dépit de l'intervention du décret du13 avril 2010 soumettant à autorisation les exploitations dont la quantité annuelle de stockage de bois excède 1000 m3/an, l'entreprise SEOSSE, qui déclarait en stocker 19 500 m3 par an en 2009, s'est abstenue d'accomplir les formalités requises, seules de nature à placer l'administration en mesure de renforcer les prescriptions prévenant le risque d'incendie sur son site, les services chargées du contrôle de cette société n'ayant pas été destinataires d'une demande d'autorisation ou d'une déclaration simplifiée sollicitant le bénéfice du régime de l'antériorité. La société ROM a pour sa part déclaré posséder un tuyau de raccordement au PEI public le plus proche. Toutefois, outre que l'expert judiciaire n'a pas constaté la présence d'un tel raccordement le jour de sa visite sur les lieux, il ressort de son rapport que les moyens de lutte dont cette société disposait étaient très nettement insuffisants, se limitant alors à des extincteurs.

10. Il résulte de ce qui précède que la société Paprec Sud-Ouest n'est pas fondée à soutenir que Toulouse Métropole aurait commis une faute en ne procédant pas aux travaux propres à adapter le réseau d'eau aux enjeux de la zone industrielle du Petit Paradis.

11. En second lieu, la société Paprec Sud-Ouest soutient que Toulouse Métropole aurait commis une faute en s'abstenant d'édicter le règlement exigé par les dispositions de l'article R. 2225-4 précitées du code général des collectivités territoriales. Toutefois, ce règlement a seulement pour objet d'énumérer les équipements qu'il revient à la collectivité compétente de prévoir. Or, il résulte de ce qui vient d'être dit que Toulouse Métropole n'a pas manqué à son obligation de prévoir les équipements de lutte contre l'incendie mobilisables en cas de sinistre. En outre, ainsi qu'il a été dit précédemment, l'insuffisance des ressources en eau sur le site de l'incendie, principal facteur d'aggravation du sinistre, n'est imputable qu'aux exploitants des installations classées pour la protection de l'environnement situées sur les lieux. Ainsi, à supposer même que l'arrêté fixant les mesures prises en application des dispositions de l'article R. 2225-4 du code général des collectivités territoriales n'aurait pas été adopté, cette circonstance ne saurait avoir pour effet d'engager la responsabilité de l'établissement public de coopération intercommunale compétent en matière de défense extérieure contre l'incendie.

12. Pour les motifs qui viennent d'être énoncés, Toulouse Métropole n'a pas commis de faute dans la détermination des besoins en eau.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'en l'absence de faute commise par Toulouse Métropole, sa responsabilité ne saurait être engagée. Par voie de conséquence, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, les conclusions indemnitaires présentées par la Société Paprec Sud-Ouest doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les conclusions de la société Paprec Sud-Ouest tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées, Toulouse Métropole n'étant pas la partie perdante dans la présente instance. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la société Paprec Sud-Ouest la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Toulouse Métropole et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Paprec Sud-Ouest est rejetée.

Article 2 : La société Paprec Sud-Ouest versera à Toulouse Métropole la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Paprec Sud-Ouest et à Toulouse Métropole.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Sarraute, première conseillère,

Mme Douteaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 11 juin 2024.

La rapporteure,

S. DOUTEAUD La présidente,

F. HÉRY

La greffière,

M-E. LATIF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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