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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2106224

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2106224

vendredi 12 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2106224
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantTOUBOUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 26 octobre 2021 et le 6 octobre 2022, M. G D, représenté par Me Touboul, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 mars 2021 par lequel le préfet de la Haute-Garonne lui a refusé l'octroi d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de lui octroyer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros, à verser à son conseil, sous réserve qu'il renonce à percevoir l'indemnité d'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées du second alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- leur auteure est incompétente ;

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur de fait relative à la date d'entrée en France du requérant ainsi qu'à l'existence de liens justifiant une régularisation ;

- elle est entachée d'erreur de fait en ce qui concerne la motivation du refus de titre de séjour " salarié " car le refus est fondé à tort sur l'existence d'un contrat de travail au nom de son père ;

- elle est entachée d'une inexacte application des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et viole ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale en ce qu'elle se fonde sur une décision de refus de séjour elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une inexacte application des dispositions du 3° du I de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'elle prévoit que le requérant est obligé de quitter le territoire français à l'exception de Mayotte ;

- elle méconnaît les dispositions des 2° et 4° de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte excessive au droit à la vie privée et familiale du requérant tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en ce qu'elle se fonde sur une décision d'obligation de quitter le territoire français elle-même illégale.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 janvier 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E D sont infondés.

Par un mémoire non communiqué, enregistré le 12 octobre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens.

M. E D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 septembre 2021.

Par une ordonnance du 7 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 7 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Grimaud, rapporteur,

- et les observations de Me Galinon, substituant Me Touboul, représentant M. E D.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, ressortissant comorien né le 29 juillet 1997, est entré sur le territoire français au cours de l'année 2002 selon ses déclarations. Le 24 mars 2016, le préfet de Mayotte lui a délivré un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable jusqu'au 23 mars 2017, puis renouvelé du 9 mai 2017 au 8 mai 2018. Le 20 août 2017, le requérant est entré sur le territoire métropolitain de la France sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de long séjour " étudiant " émis par la préfecture de Mayotte. Ce titre de séjour lui a ensuite été régulièrement renouvelé par le préfet de la Haute-Garonne entre le 1er octobre 2017 et le 30 septembre 2020. Le 16 décembre 2020, M. E D a sollicité un changement de titre de séjour au titre de la vie privée et familiale et en qualité de salarié sur le fondement du 7° de l'article L. 313-11 et de l'article L. 313-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 16 mars 2021, le préfet de la Haute-Garonne a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen d'incompétence soulevé à l'encontre de l'ensemble des décisions :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme C, directrice des migrations et de l'intégration, qui disposait d'une délégation de signature accordée par le préfet de la Haute-Garonne par un arrêté du 15 décembre 2020, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, à l'effet de signer, notamment, les refus d'admission au séjour, les mesures d'éloignement ainsi que les décisions les assortissant. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit donc être écarté.

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. E D a résidé à Mayotte de 2002 au 20 août 2017, date de son entrée sur le territoire métropolitain. Il est par suite fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne a entaché le premier motif de son arrêté d'une erreur de fait en mentionnant qu'il est " entré en France le 20 août 2017 " dès lors que le requérant, qui résidait déjà sur le territoire français, est entré sur le territoire métropolitain de la France à cette date. Toutefois, il résulte des termes de la décision attaquée que le préfet de la Haute-Garonne a, dans la suite de son arrêté, bien distingué les attaches de M. E D à Mayotte et celles qu'il a développées sur le territoire métropolitain, ces dernières étant seules à prendre en compte au titre de l'examen qui lui incombait dès lors que M. E D demandait à bénéficier d'un titre de séjour " vie privée et familiale " valable pour le territoire métropolitain. Il résulte par ailleurs de l'instruction que le préfet de la Haute-Garonne aurait pris la même décision en se fondant sur les autres motifs de son arrêté, qui étaient de nature à fonder sa décision, de telle sorte que l'erreur de fait entachant son arrêté est sans incidence sur la légalité de celui-ci.

4. En deuxième lieu, si le requérant invoque une erreur de fait en ce que le préfet de la Haute-Garonne aurait retenu l'existence d'un contrat de travail au nom de son père à Mayotte pour fonder son refus de titre de séjour " salarié ", il n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations. En outre et en tout état de cause, il résulte des termes de la décision attaquée que le préfet de la Haute-Garonne a, dans la suite de son arrêté, bien examiné la situation professionnelle de M. E D à Mayotte ainsi que ses perspectives d'insertion professionnelle sur le territoire métropolitain et a notamment relevé l'absence de visa long séjour requis pour l'obtention d'un titre de séjour " salarié " ainsi que l'absence de circonstances justifiant l'obtention du titre de séjour sollicité à titre dérogatoire.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : () 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Si M. E D fait valoir qu'il réside en France depuis 2002 et qu'il a noué une relation avec une ressortissante française, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, qui ne résidait que depuis quatre ans en France métropolitaine à la date de la décision attaquée, et ce dans le cadre de ses études, y aurait des attaches particulièrement fortes, la relation dont il se prévaut n'étant pas démontrée et son enfant mineur résidant à Mayotte. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que toute sa famille réside à Mayotte et qu'il y bénéficie d'une insertion professionnelle dans son domaine d'études. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Garonne n'a pas, en lui refusant le séjour, porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ce refus a été pris. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée aurait été édictée en méconnaissance des dispositions précitées du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas davantage méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours :

7. Aux termes de l'article L. 111-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile disposait, à compter de l'intervention de la loi du 16 juin 2011 : " Au sens des dispositions du présent code, l'expression "en France" s'entend de la France métropolitaine, des départements d'outre-mer, de Saint-Pierre-et-Miquelon, de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin ". Par ailleurs, en vertu de l'article L.O. 3511-1 du code général des collectivités territoriales : " A compter de la première réunion suivant le renouvellement de son assemblée délibérante en 2011, la collectivité départementale de Mayotte est érigée en une collectivité régie par l'article 73 de la Constitution, qui prend le nom de " F de Mayotte " et exerce les compétences dévolues aux départements d'outre-mer et aux régions d'outre-mer ". Aux termes des dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. (). "

8. En vertu des dispositions précitées de l'article L. 111-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le F de Mayotte se situe " en France " au sens des dispositions de ce code. Ainsi, à compter du 26 mai 2014, date de l'entrée en vigueur de ces dispositions, un étranger ne peut être légalement éloigné à destination de Mayotte sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 513-2 du même code, contrairement à ce que prévoit l'article 5 de l'arrêté attaqué, qui permet l'éloignement du requérant à destination de ce territoire. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, l'essentiel des attaches privées et familiales du requérant sont ancrées à Mayotte, de telle sorte qu'un éloignement en dehors du F de Mayotte méconnaîtrait, ainsi que le soutient le requérant, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination, que M. E D est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué en tant qu'il l'oblige à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ainsi que, par voie de conséquence, en tant qu'il fixe le pays à destination duquel il pourra être renvoyé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 512-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

11. Les motifs du présent jugement impliquent seulement que le préfet de la Haute-Garonne procède au réexamen de la situation M. E D dans le délai d'un mois à compter de sa notification.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Touboul, avocat de M. E D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive allouée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Touboul de la somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 16 mars 2021 du préfet de la Haute-Garonne est annulé en tant qu'il oblige M. E D à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe le pays à destination duquel il pourra être reconduit.

Article 2 : Il est enjoint à l'autorité préfectorale de réexaminer la situation de M. E D dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Touboul la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. G D et au préfet de la Haute-Garonne.

- copie en sera adressée à Me Touboul.

Délibéré après l'audience du 22 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Grimaud, président,

M. Bernos, premier conseiller,

M. Quessette, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mai 2023.

Le président, rapporteur,

P. GRIMAUD

L'assesseur le plus ancien,

M. B

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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