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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2106352

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2106352

jeudi 14 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2106352
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantDIALEKTIK AVOCATS AARPI

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête n° 2106352, enregistrée le 2 novembre 2021, M. C F, représenté par Me Brel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 octobre 2021 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses a prononcé son placement à l'isolement ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des dépens et de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de compétence de son auteur, dès lors que l'intéressé n'a pas reçu une délégation de signature valable ;

- elle est entachée d'un autre défaut de compétence dès lors que le chef d'établissement n'est pas compétent pour ordonner une mesure d'isolement supérieure à six mois, contrairement au directeur interrégional des services pénitentiaires ;

- elle est entachée d'un vice de procédure et méconnaît l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, au motif qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que l'avis écrit du médecin de l'établissement aurait été recueilli ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants garanti par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par une ordonnance du 21 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 décembre 2022.

Le garde des sceaux, ministre de la justice a produit de mémoire en défense le 16 février 2024, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, qui n'a pas été communiqué.

M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 avril 2022.

II. Par une requête n° 2107043, enregistrée le 6 décembre 2021, M. C F, représenté par Me Brel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 novembre 2021 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse a prolongé son placement à l'isolement ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des dépens et de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de compétence de son auteur, dès lors que l'intéressé n'a pas reçu une délégation de signature valable ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait ;

- elle est entachée d'un vice de procédure et méconnaît l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, au motif qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que l'avis écrit du médecin de l'établissement aurait été recueilli ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants garanti par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 décembre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mai 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pétri ;

- et les conclusions de M. Déderen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. F a été incarcéré au centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses entre les 7 août 2019 et 1er septembre 2021, puis à compter du 12 octobre 2021. Par une décision du 15 octobre 2021, le directeur du centre pénitentiaire l'a placé à l'isolement. Par une décision du 26 novembre 2021, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse a décidé de prolonger cette mesure d'isolement. Par les présentes requêtes, M. F sollicite l'annulation de ces deux décisions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2106352 et 2107043 ont été introduites par le même requérant, sont relatives à des mesures d'isolement prononcées à son encontre de manière successive et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre et de statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 15 octobre 2021 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses a placé M. F à l'isolement :

3. L'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale, applicable à la date de la décision attaquée, prévoit que : " Le chef d'établissement décide de la mise à l'isolement pour une durée maximale de trois mois. Il peut renouveler la mesure une fois pour la même durée. ".

4. Dès lors que le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses est compétent pour édicter une mesure de placement à l'isolement sur le fondement des dispositions citées au point précédent, M. F n'est pas fondé à soutenir que la décision est entachée d'incompétence de son auteur au motif que celui-ci ne dispose pas d'une délégation de signature valable. Par suite, cette première branche du moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écartée.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-67 du code de procédure pénale, applicable à la date de la décision attaquée : " Au terme d'une durée de six mois, le directeur interrégional des services pénitentiaires peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois. / La décision est prise sur rapport motivé du chef d'établissement. ". Et aux termes de l'article R. 57-7-74 du même code, alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue a déjà été placée à l'isolement et si cette mesure a fait l'objet d'une interruption inférieure à un an, la durée de l'isolement antérieur s'impute sur la durée de la nouvelle mesure. / Si l'interruption est supérieure à un an, la nouvelle mesure constitue une décision initiale de placement à l'isolement qui relève de la compétence du chef d'établissement. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. F a été placé à l'isolement entre les 9 avril et 30 août 2021, soit quatre mois et vingt-et-un jours, puis entre les 15 octobre et 30 novembre 2021, soit un mois et quinze jours. L'interruption de l'isolement du requérant ayant été inférieure à un an, il y a lieu d'imputer la durée de la première mesure d'isolement sur la seconde, soit un total de six mois et cinq jours. Dans ces conditions, si le chef d'établissement doit être regardé comme étant compétent pour prononcer une mesure d'isolement à compter du 15 octobre 2021, il ne saurait en revanche être regardé comme étant compétent pour édicter cette mesure jusqu'au 30 novembre 2021, le délai fixé par les dispositions de l'article R. 57-7-67 du code de procédure pénale ayant été dépassé de cinq jours. Par suite, la décision contestée relevait de la compétence du directeur interrégional des services pénitentiaires. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit donc, pour ce motif, être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède que M. F est fondé à demander l'annulation de la décision du 15 octobre 2021 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses a prononcé une mesure d'isolement à son encontre, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens soulevés dans la requête n° 2106352.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 26 novembre 2021 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse a prolongé la mesure d'isolement prise à l'encontre de M. F :

8. En premier lieu, par un arrêté du 30 mars 2021 publié le lendemain au sein du recueil des actes administratifs spécial de la préfecture d'Occitanie (n° R76-2021-054), M. D A,

directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse a consenti une délégation à M. B E, directeur interrégional adjoint à la direction interrégionale des services pénitentiaires de Toulouse, pour signer les décisions prises en application de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, en vigueur à la date du présent litige et relatives aux mesures d'isolement prises à l'encontre de personnes détenues. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

9. En deuxième lieu, les dispositions de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale alors applicables prévoient que la décision de prolongation d'isolement est motivée. En l'espèce, la décision attaquée mentionne notamment des " incidents de violence ", des menaces proférées envers le personnel, la multiplication de courriers insultants, les condamnations dont le requérant a fait l'objet et ses troubles du comportement. Par suite, et malgré la circonstance que la décision attaquée ne vise aucune date précise, le moyen tiré du défaut de motivation en fait doit être écarté.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale alors applicable : " Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice. ".

11. Il ressort des pièces du dossier que le médecin intervenant dans l'établissement a été saisi d'une demande d'avis quant à la prolongation de l'isolement de M. F et qu'il a émis un avis écrit le 16 novembre 2021, en indiquant l'absence de contre-indication à cette prolongation. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale ne peut qu'être écarté.

12. En quatrième lieu, si le placement à l'isolement d'un détenu contre son gré constitue, eu égard à l'importance de ses effets sur les conditions de détention, une décision susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, le juge administratif exerce un contrôle restreint sur les motifs d'une telle mesure.

13. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, plus particulièrement de la fiche pénale du requérant, de ses nombreuses comparutions devant la commission de discipline ainsi que des incidents violents relevés à l'encontre de M. F au cours de son parcours carcéral, que l'administration pénitentaire a pu décider de placer l'intéressé à l'isolement à titre préventif sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

14. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

15. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 13.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 26 novembre 2021 présentées par M. F doivent être rejetées.

Sur les frais des instances :

17. D'une part, M. F ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans l'instance n° 2106352, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans ces conditions, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Brel d'une somme de 1 500 euros, sous réserve qu'il renonce à percevoir la contribution de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

18. D'autre part, ces mêmes dispositions font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans l'instance n° 2107043, verse au requérant la somme qu'il demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

19. Enfin, il y a lieu de rejeter les conclusions tendant au paiement des dépens, inexistants dans le cadre des présentes instances.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 15 octobre 2021 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses a prononcé une mesure d'isolement à l'encontre de M. F est annulée.

Article 2 : La requête n° 2107043 et le surplus des conclusions de la requête n° 2106352 sont rejetés.

Article 3 : L'Etat versera à Me Brel une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Brel renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C F, à Me Brel et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Carotenuto, présidente,

M. Hecht, premier conseiller,

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2024.

La rapporteure,

M. PETRI

La présidente,

S. CAROTENUTOLa greffière,

F. LE GUIELLAN

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

Nos 2106352 et 2107043

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