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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2106500

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2106500

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2106500
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDE BOYER MONTÉGUT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 11 novembre et 6 décembre 2021 et le 11 mars 2022, M. B D, représenté par Me de Boyer Montégut, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er juin 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial au profit de sa fille ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne d'autoriser le regroupement familial de sa fille dans le délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 600 euros toutes taxes comprises sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- la décision attaquée repose sur des faits matériellement inexacts ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle viole les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête et demande en outre au tribunal de substituer au motif de la décision attaquée d'une part, le motif tiré du caractère partiel du regroupement familial et, d'autre part, celui tiré de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de la fille de M. D.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Douteaud a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant camerounais né le 26 janvier 1970, est entré sur le territoire français le 27 mars 1999. Il est marié à une ressortissante française depuis le 16 avril 2011 et est titulaire d'une carte de résident valable du 26 septembre 2014 au 25 septembre 2024 en qualité de conjoint de français. Le 28 octobre 2019, M. D a formé une demande de regroupement familial au bénéfice de sa fille, E F D, née le 3 mai 2018 de sa relation avec une compatriote. Par la présente requête, il demande au tribunal l'annulation de la décision du 1er juin 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a rejeté sa demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L.434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. " Aux termes de l'article L. 434-3 du même code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; () ". L'article L. 434-7 de ce code dispose : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. " Enfin, aux termes de l'article L. 434-9 dudit code : " Lorsqu'un étranger polygame réside en France avec un premier conjoint, le bénéfice du regroupement familial ne peut être accordé à un autre conjoint. Sauf si cet autre conjoint est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ses enfants ne bénéficient pas non plus du regroupement familial. () ".

3. D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. " Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

4. L'intérêt d'un enfant mineur est, en principe, de vivre auprès de la personne qui est titulaire à son égard de l'autorité parentale. Ainsi dans le cas où est demandé, sur le fondement des articles L. 434-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le regroupement familial en vue de permettre à un enfant de rejoindre en France un ressortissant étranger qui en a la charge en vertu d'une décision de l'autorité judiciaire, l'autorisation de regroupement familial ne peut, en règle générale, être refusée pour un motif tiré de ce que l'intérêt de l'enfant serait de demeurer dans son pays d'origine auprès de ses parents ou d'autres membres de sa famille. En revanche, et sous réserve de ne pas porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale, l'autorité administrative peut se fonder, pour rejeter la demande dont elle est saisie, sur les motifs tirés de ce que les conditions d'accueil de l'enfant en France seraient, compte tenu en particulier des ressources et des conditions de logement du titulaire de l'autorité parentale, contraires à son intérêt.

5. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

6. Pour refuser de délivrer à M. D une autorisation de regroupement familial au profit de sa fille, le préfet de la Haute-Garonne s'est fondé sur la circonstance que ce dernier a eu cet enfant avec une autre personne, alors qu'il était marié, et qu'il se trouvait ainsi dans une situation de polygamie de fait. Il est toutefois constant que M. D et la mère de sa fille, qui vit au Cameroun, n'ont jamais été mariés. Dans ces conditions, en retenant que M. D se trouvait en situation de polygamie, le préfet de la Haute-Garonne a entaché la décision attaquée d'une erreur de fait.

7. Le préfet de la Haute-Garonne demande au tribunal de substituer à ce motif de refus erroné, deux autres motifs, tirés, tout d'abord, de ce que M. D sollicite un regroupement partiel contraire, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, d'autre part, de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant. Toutefois, il est constant que M. D et Mme A C n'ont jamais été mariés, ainsi le regroupement familial sollicité ne peut être regardé comme étant partiel. Ensuite, si le préfet de la Haute-Garonne fait valoir que l'intérêt supérieur de l'enfant suppose que la fille du requérant demeure auprès de sa mère au Cameroun, dans le pays de sa naissance, l'intérêt s'attachant à ce que l'enfant demeure dans son pays d'origine auprès de l'un de ses parents ne peut en principe être opposé à la demande de regroupement familial formée par le seul parent titulaire de l'autorité parentale. A cet égard, il ressort des pièces du dossier que par un jugement du 23 octobre 2018, le tribunal de première instance de Douala a confié le plein exercice de l'autorité parentale à M. D, à la demande de la mère de l'enfant. Dans ces conditions, en faisant état de ces motifs, le préfet de la Haute-Garonne n'invoque pas un motif légal susceptible de justifier, au regard des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un refus d'autorisation de regroupement familial. Sa demande de substitution de motifs doit, par suite, être écartée.

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est fondé, sans qu'il soit besoin d'examiner sur les autres moyens de la requête, à demander l'annulation de la décision du 1er juin 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a rejeté sa demande de regroupement familial en faveur de sa fille.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. "

10. Compte tenu du motif d'annulation de la décision attaquée et dès lors qu'il résulte de l'instruction que M. D satisfait aux conditions de logement et de ressources définies à l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le présent jugement implique nécessairement que le préfet de la Haute-Garonne fasse droit à sa demande de regroupement familial. Il y a lieu, par suite, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, de lui enjoindre de délivrer l'autorisation de regroupement familial au bénéfice de sa fille dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet de la Haute-Garonne du 1er juin 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne d'autoriser le regroupement familial au bénéfice de la fille de M. D, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. D la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 9 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Sarraute, première conseillère,

Mme Douteaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 23 janvier 2024.

La rapporteure,

S. DOUTEAUDLa présidente,

F. HÉRY

La greffière,

M-E. LATIF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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