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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2107465

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2107465

mardi 21 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2107465
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantPELLEGRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 décembre 2021, M. B F, représenté par Me Pellegry, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 décembre 2021 par lequel le préfet du Rhône a ordonné sa remise aux autorités italiennes et a prononcé une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'ordonner sa remise en liberté immédiate ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou dans l'hypothèse où il ne serait pas admis à l'aide juridictionnelle totale, de mettre cette somme à la charge de l'Etat sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. F soutient que :

- le caractère illisible des décisions attaquées porte atteinte à son droit à un recours effectif, dès lors notamment qu'il ne peut vérifier la motivation de ces décisions ni la régularité de leur signature ;

S'agissant de la décision de remise aux autorités italiennes :

- la décision attaquée est fondée sur une base légale erronée, dès lors que les dispositions de l'article L. 531-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été abrogées par l'ordonnance du 16 décembre 2020 ;

- le préfet du Rhône ne justifie pas qu'il était en situation irrégulière sur le territoire français ;

- la décision attaquée viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de l'interdiction de circulation :

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 septembre 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. F ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées le 10 février 2023, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que tribunal était susceptible de procéder d'office à une substitution de base légale, en substituant à l'article L. 531-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction en vigueur jusqu'au 30 avril 2021, l'article L. 621-1 du même code, dans sa rédaction applicable depuis le 1er mai 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention d'application de l'accord de Schengen ;

- le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de Mme A,

-et les observations de Me Pellegry, représentant M. F.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant camerounais né le 9 mai 1990, est entré en France selon ses déclarations au cours de l'année 2018 ou de l'année 2019, sous couvert d'un titre de séjour italien. Par sa requête, il demande l'annulation de l'arrêté du 22 décembre 2021 par lequel le préfet du Rhône a ordonné sa remise aux autorités italiennes et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté attaqué pris dans son ensemble :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne dont les droits et libertés reconnus dans la présente Convention ont été violés, a droit à l'octroi d'un recours effectif devant une instance nationale, alors même que la violation aurait été commise par des personnes agissant dans l'exercice de leurs fonctions officielles. ".

5. M. F soutient que le caractère illisible des décisions attaquées porte atteinte à son droit à un recours juridictionnel effectif en ce qu'il ne lui permettrait pas de vérifier les mentions portées sur ces décisions et, par conséquent, de présenter tout moyen utile devant la juridiction. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le requérant a pu former devant le tribunal une requête comportant plusieurs moyens de légalité externe et interne, et que, suite à la production par le préfet du Rhône d'une copie des décisions attaquées, il n'a pas cru utile de préciser la portée des moyens ainsi soulevés, ou d'en soulever de nouveaux. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de M. F à un recours juridictionnel effectif doit être écarté.

6. En deuxième lieu, par arrêté du 1er décembre 2021 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Rhône du même jour, le préfet du Rhône a donné délégation à Mme E D, attachée, chef du bureau de l'éloignement au sein de la direction des migrations et de l'intégration, afin de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des migrations et de l'intégration, la totalité des actes établis par la direction dont elle dépend, à l'exception des actes à caractère réglementaire, des circulaires, des instructions générales et des correspondances destinées aux élus. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la directrice des migrations n'était ni absente, ni empêchée. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

7. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent./ A cet effet, doivent être motivées les décisions qui :/ 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". En application des dispositions de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

8. Les décisions attaquées portant remise aux autorités italiennes comportent avec une précision suffisante l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le préfet du Rhône, qui n'était pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments portant sur la situation de M. F, a suffisamment motivé ses décisions. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne la décision de remise aux autorités italiennes :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 531-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable jusqu'au 30 avril 2021 : " I. - Par dérogation aux articles L. 213-2 et L. 213-3, L. 511-1 à L. 511-3, L. 512-1, L. 512-3, L. 512-4, L. 513-1 et L. 531-3, l'étranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne qui a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 211-1 et L. 311-1 peut être remis aux autorités compétentes de l'Etat membre qui l'a admis à entrer ou à séjourner sur son territoire, ou dont il provient directement, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec les Etats membres de l'Union européenne, en vigueur au 13 janvier 2009 () ". L'article L. 621-1 du même code, dans sa rédaction en vigueur depuis le 1er mai 2021, dispose : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7 () ".

10. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

11. Il ressort des mentions de la décision attaquée que le préfet du Rhône s'est fondé, pour ordonner la remise de M. F aux autorités italiennes, sur les dispositions de l'article L. 531-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En application de l'article 20 de l'ordonnance du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ces dispositions ont été abrogées le 30 avril 2021. Par conséquent, il convient de substituer à ce fondement erroné les dispositions précitées de l'article L. 621-1 du même code, dès lors que cette substitution de base légale n'a pas pour effet de priver M. F des garanties qui lui sont reconnues par la loi et que le préfet du Rhône dispose du même pouvoir d'appréciation que dans celles de l'article L. 531-1 dudit code. Il en résulte que le moyen tiré de ce que la décision attaquée est fondée sur une base erronée doit être écarté.

12. En deuxième lieu, il résulte des stipulations des articles 5 et 21 de la convention du 19 juin 1990 d'application de l'accord de Schengen du 14 juin 1985 que les étrangers titulaires d'un titre de séjour délivré par l'un des Etats parties à la convention peuvent, sous le couvert de ce titre ainsi que d'un document de voyage en cours de validité, circuler librement pendant une période de trois mois au maximum sur le territoire des autres Etats parties, sous réserve notamment de justifier de l'objet et des conditions de leur séjour et de disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée de ce séjour que pour le retour dans leur pays de provenance, ou d'être en mesure d'acquérir légalement ces moyens.

13. Il ressort des pièces du dossier que M. F est titulaire d'une carte d'identité italienne valable jusqu'au 9 mai 2023. Il ne saurait sérieusement soutenir, alors qu'il ne justifie pas être en possession d'un document de voyage en cours de validité, qu'il serait en situation régulière sur le territoire français, ce d'autant qu'il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal de son audition par les services de police le 21 décembre 2021, qu'il a déclaré vivre en France depuis 2018, où il exerce la profession de technicien. Ainsi, le préfet du Rhône pouvait sans entacher la décision attaquée d'erreur de droit, ordonner sa remise aux autorités italiennes.

14. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

15. Il ressort des pièces du dossier que M. F déclare être entré en France en 2018 ou en 2019. S'il se prévaut de sa relation avec une ressortissante française dont il attendrait un enfant, il ne justifie pas de l'ancienneté et de la stabilité de cette relation. Il ressort en outre des pièces du dossier que le requérant a été interpellé à deux reprises en août 2020 et en décembre 2021 pour des faits de violence conjugale. Il n'établit pas non plus l'existence de liens avec son frère et sa sœur qui demeureraient en France. Enfin, M. F a déjà fait l'objet le 4 août 2020 d'une décision de remise aux autorités italiennes assortie d'une interdiction de circulation d'une durée d'un an. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquelles elle a été prise. Par suite, le préfet du Rhône n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision de remise aux autorités italiennes doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'interdiction de circulation :

17. Aux termes de l'article L. 622-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 622-2, l'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision de remise prise en application de l'article L. 621-1 à l'encontre d'un étranger titulaire d'un titre de séjour dans l'Etat aux autorités duquel il doit être remis, d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ". Aux termes de l'article L. 622-3 du même code : " L'édiction et la durée de l'interdiction de circulation prévue à l'article L. 622-1 sont décidées par l'autorité administrative en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".

18. Il ressort de la décision attaquée que pour prononcer à l'encontre de M. F une interdiction de circulation d'une durée d'un an, le préfet du Rhône s'est fondé sur le fait qu'il se maintenait en toute connaissance de cause en situation irrégulière en France, que son comportement était constitutif d'une menace pour l'ordre public, comme étant connu des services de police pour des faits de violences conjugales, et qu'il ne justifiait pas de circonstances humanitaires. Par suite, compte tenu des conditions irrégulières du séjour de M. F en France et de son comportement de nature à constituer une menace pour l'ordre public, le préfet du Rhône n'a pas commis d'erreur de droit en prononçant à son encontre une interdiction de circulation d'une durée d'un an. Pour les mêmes motifs, il n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur la situation de M. F.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant interdiction de circulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. Les conclusions à fin d'annulation de M. F étant rejetées, ses conclusions susvisées à fin d'injonction doivent l'être également, sans qu'il soit besoin d'examiner leur recevabilité, dès lors que le présent jugement ne nécessite aucune mesure d'exécution au regard des dispositions des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative.

Sur les frais liés au litige :

21. Les conclusions de M. F tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. F est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B F, à Me Pellegry et au préfet du Rhône.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2023.

La présidente-rapporteure,

F. A

L'assesseure la plus ancienne,

N. SODDU La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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