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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2200139

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2200139

mardi 21 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2200139
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantDUJARDIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 janvier 2022 et le 12 mai 2022, M. C B, représenté par Me Dujardin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 décembre 2021 par lequel la préfète du Tarn a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours en fixant le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Tarn de lui délivrer une carte de séjour temporaire au titre de sa vie privée et familiale ou en tant que salarié, à défaut de réexaminer sa demande et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que :

S'agissant de la décision de refus de séjour :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, dès lors qu'il était mineur à son arrivée en France ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article 47 du code civil ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation révélant l'absence d'examen sérieux de sa situation ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision attaquée est dépourvue de base légale par voie de conséquence de l'illégalité des décisions de refus de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2022, la préfète du Tarn conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme A a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen né le 22 août 2003, est entré en France selon ses déclarations le 30 juillet 2019. Par arrêt du 4 décembre 2020, la chambre spéciale de la cour d'appel des mineurs a décidé de le confier à l'aide sociale à l'enfance du Tarn. M. B a sollicité le 3 juin 2021 son admission exceptionnelle au séjour. Il demande l'annulation de l'arrêté du 10 décembre 2021 par lequel la préfète du Tarn a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours en fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable à la date de l'arrêté attaqué : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande :/ 1° Les documents justifiants de son état civil ;/ 2° Les documents justifiants de sa nationalité () ". L'article L. 811-2 du même code dispose : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Cet article pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il incombe à l'administration de renverser cette présomption d'authenticité en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes d'état civil produits par le demandeur.

4. Pour refuser à M. B la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète du Tarn a estimé que l'état civil, et donc la minorité du requérant lors de son entrée en France, n'étaient pas établis dès lors que le jugement supplétif du 15 mars 2019 produit par celui-ci à l'appui de sa demande de titre de séjour n'était pas authentique.

5. Pour renverser la présomption de validité qui s'attache à cet acte d'état civil, la préfète du Tarn s'appuie tout d'abord sur le rapport de la direction interdépartementale de la police aux frontières de Toulouse du 12 octobre 2021 mentionnant que le document présenté et l'acte de retranscription tenant lieu d'acte de naissance ne comportent pas de sécurité de base telles que l'utilisation de papier fiduciaire ou de l'offset, que la demande a été déposée par l'intéressé le 4 mars 2019 alors qu'il était encore mineur, que la délivrance d'un jugement supplétif en Guinée est très aisée par contournement de la loi, les déclarations des témoins et tout enregistrement antérieur de naissance étant difficilement vérifiables et que, de manière générale, il est très aisé de se faire délivrer de manière indue un tel jugement. La préfète du Tarn fait également valoir que cet acte n'a pas été légalisé par le consulat de France en Guinée, et se prévaut du jugement rendu le 26 décembre 2019 par le tribunal judiciaire d'Albi prononçant un non-lieu à assistance éducative.

6. Toutefois, si la préfète du Tarn fait valoir, en se fondant sur le numéro d'enregistrement du jugement supplétif en cause, qu'eu égard au nombre important de demandes quotidiennes, aucune vérification sérieuse n'est possible, il ressort des visas du jugement supplétif que le ministère public et les témoins ont pu présenter des observations. En tout état de cause, cette circonstance n'établit pas, en l'absence d'éléments démontrant que les règles de droit et usages juridictionnels guinéens organisent de manière différente l'instruction des demandes de jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance, que cette décision juridictionnelle procède d'une démarche frauduleuse. En outre, il ressort des pièces du dossier notamment de l'arrêt de la chambre spéciale des mineurs de la cour d'appel de Toulouse du 4 décembre 2020 que, contrairement à ce qui est soutenu en défense, la demande de jugement supplétif n'a pu être présentée par le requérant, qui avait quitté la Guinée à cette date et se trouvait en Italie. De plus, par ce même arrêt du 4 décembre 2020, devenu définitif, la cour d'appel de Toulouse a infirmé le jugement du tribunal judiciaire de Toulouse du 26 décembre 2019 concluant à l'absence de minorité du requérant. Si la cour d'appel de Toulouse mentionne dans cet arrêt que, du fait de l'absence de légalisation du jugement supplétif par les autorités consulaires guinéennes, ce document n'a pas de valeur probante, elle observe toutefois l'absence d'élément de nature à écarter son authenticité et conclut à la minorité de M. B. Enfin, concernant la légalisation de ces actes, si les actes établis par une autorité étrangère et destinés à être produits devant les juridictions françaises doivent au préalable, selon la coutume internationale et sauf convention internationale contraire, être légalisés pour y produire effet, le jugement supplétif du 15 mars 2019 et l'acte de transcription portent un tampon attestant de la légalisation de la signature et la signature d'un juriste dont l'incompétence n'est pas établie. Ainsi, aucune des circonstances invoquées par la préfète, lesquelles pour la plupart entendent remettre en cause la façon selon laquelle le juge guinéen a entendu faire application de la loi qui est la sienne, n'est de nature à révéler le caractère frauduleux du jugement supplétif et de l'acte pris pour sa transposition. Dès lors, la préfète du Tarn ne pouvait se fonder, pour lui refuser la délivrance d'un titre de séjour, sur l'absence de justification par M. B de son état-civil ni sur son absence de prise en charge en qualité de mineur isolé par les services de l'aide sociale à l'enfance.

7. M. B a ainsi été pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans. Il justifie, par les documents qu'il produit, du caractère réel et sérieux de la formation qu'il a suivie auprès du lycée professionnel Le Sidobre à Castres, puis par la conclusion d'un contrat d'apprentissage pour l'obtention d'un CAP menuiserie-aluminium. Le requérant démontre ainsi son insertion dans la société française, qui n'est contredite par aucune pièce du dossier. Il fait valoir, sans être contesté sur ce point, qu'il n'a plus de liens particuliers avec sa famille restée dans son pays d'origine.

8. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que la préfète du Tarn a fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur ce fondement.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que la décision de la préfète du Tarn refusant de délivrer un titre de séjour à M. B doit être annulée. Par voie de conséquence, les décisions obligeant le requérant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination, privées de base légale, doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution./ La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

11. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard au motif fondant l'annulation de l'arrêté du 10 décembre 2021, qu'il soit enjoint au préfet du Tarn, en l'absence de changement des circonstances de droit ou de fait, de délivrer à M. B un titre de séjour en qualité de salarié, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de le munir dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Dujardin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Dujardin de la somme de 1 200 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète du Tarn du 10 décembre 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Tarn de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de le munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Dujardin une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Dujardin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Dujardin et au préfet du Tarn.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2023.

La présidente-rapporteure,

F. A

L'assesseure la plus ancienne,

N. SODDU

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Tarn en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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