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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2201201

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2201201

mardi 4 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2201201
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSEIGNALET MAUHOURAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 mars 2022, M. C A, représenté par Me Seignalet Mauhourat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 décembre 2021 par lequel la préfète de l'Ariège a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours en fixant le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour de 12 mois ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Ariège de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " ou à tout le moins de réexaminer sa demande dans le délai de quinze jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou dans l'hypothèse où il ne serait pas admis à l'aide juridictionnelle totale, de mettre cette somme à la charge de l'Etat sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

S'agissant de la décision de refus de séjour :

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors que la préfète de l'Ariège aurait dû consulter les autorités guinéennes sur l'authenticité des actes d'état civil produits ;

- la préfète de l'Ariège a méconnu l'étendue de sa compétence en s'estimant à tort liée par les conclusions de la cellule " fraude documentaire et à l'identité " ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est dépourvue de base légale, par suite de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision attaquée est dépourvue de base légale, par suite de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour :

- la décision attaquée est dépourvue de base légale, par suite de l'illégalité de la décision de refus de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2022, la préfète de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de Mme B,

-et les observations de Me Seignalet Mauhourat, représentant M. A, en présence de ce dernier.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 1er février 2023, est entré en France selon ses déclarations le 28 mars 2018 et a été pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance. Il a sollicité le 27 janvier 2021 la délivrance d'un titre de séjour. M. A demande l'annulation de l'arrêté du 23 décembre 2021 par lequel la préfète de l'Ariège a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour de douze mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable à la date de l'arrêté attaqué : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande :/ 1° Les documents justifiants de son état civil ;/ 2° Les documents justifiants de sa nationalité () ". L'article L. 811-2 du même code dispose : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Cet article pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il incombe à l'administration de renverser cette présomption d'authenticité en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes d'état civil produits par le demandeur.

4. Pour refuser à M. A la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète de l'Ariège a estimé que l'état civil, et donc la minorité du requérant lors de son entrée en France, n'étaient pas établis dès lors que le jugement supplétif du 2 mai 2018 et l'extrait du registre d'état civil du 14 mai 2018 produits par celui-ci à l'appui de sa demande de titre de séjour n'étaient pas authentiques.

5. Pour renverser la présomption de validité qui s'attache à ces actes d'état civil, la préfète de l'Ariège s'appuie tout d'abord sur les rapport établis par la direction interdépartementale de la police aux frontières de Toulouse le 4 août 2020 et le 7 juin 2021 mentionnant que le document présenté et l'acte de retranscription tenant lieu d'acte de naissance ne comportent pas de sécurité de base telles que l'utilisation de papier fiduciaire ou de l'offset, que la délivrance d'un jugement supplétif en Guinée est très aisée par contournement de la loi, les déclarations des témoins et tout enregistrement antérieur de naissance étant difficilement vérifiables et que, de manière générale, il est très aisé de se faire délivrer de manière indue un tel jugement. La préfète de l'Ariège fait également valoir que la requête et le jugement sont datés du même jour le 2 mai 2018, ne permettant pas de procéder à une réelle instruction, que le jugement supplétif n° 10045 du 2 mai 2018 de naissance et l'extrait du registre de l'état civil n° 2191 du 14 mai 2018 ne respectent pas les dispositions de l'article 175 du code civil guinéen qui prévoit que les noms, prénoms, âges, professions et domiciles des pères et mères doivent apparaître, que le numéro du jugement supplétif est " fantaisiste " et que, s'agissant de la légalisation, le poste consulaire à Conakry l'a informée de ce que " Mama Aïssata Bangoura, juriste ", n'était pas l'autorité consulaire compétente.

6. Toutefois, si la préfète de l'Ariège fait valoir, en se fondant sur le numéro d'enregistrement du jugement supplétif en cause, qu'eu égard au nombre important de demandes quotidiennes, aucune vérification sérieuse n'est possible, il ressort des visas du jugement supplétif que le ministère public et les témoins ont pu présenter des observations. En tout état de cause, cette circonstance n'établit pas, en l'absence d'éléments démontrant que les règles de droit et usages juridictionnels guinéens organisent de manière différente l'instruction des demandes de jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance, que cette décision juridictionnelle procède d'une démarche frauduleuse. En outre, contrairement à ce que fait valoir la préfète de l'Ariège, les noms, prénoms, âges, adresses et professions des père et mère du requérant sont mentionnés sur le jugement supplétif. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que le jugement du tribunal pour enfants de la Roche-sur-Yon du 15 novembre 2018 ordonnant la prise en charge de M. A au titre de l'aide sociale à l'enfance mentionne que sa minorité n'est pas contestée. Enfin, concernant la légalisation de ces actes, si les actes établis par une autorité étrangère et destinés à être produits devant les juridictions françaises doivent au préalable, selon la coutume internationale et sauf convention internationale contraire, être légalisés pour y produire effet, le jugement supplétif du 2 mai 2018 et l'acte de transcription portent un tampon attestant de la légalisation de la signature et la signature d'un juriste. Si la préfète de l'Ariège fait valoir, sans au demeurant l'établir, que ce juriste n'était pas compétent pour signer ces actes, il ressort des mentions portées sur le jugement supplétif du 2 mai 2018 et sur l'acte de transcription que ceux-ci ont été légalisés le 12 mai 2021 par l'ambassadeur de la République de Guinée en France. Ainsi, aucune des circonstances invoquées par la préfète, lesquelles pour la plupart entendent remettre en cause la façon selon laquelle le juge guinéen a entendu faire application de la loi qui est la sienne, n'est de nature à révéler le caractère frauduleux du jugement supplétif et de l'acte pris pour sa transposition. Dès lors, la préfète de l'Ariège ne pouvait se fonder, pour lui refuser la délivrance d'un titre de séjour, sur l'absence de justification par M. A de son état-civil ni sur son absence de prise en charge en qualité de mineur isolé par les services de l'aide sociale à l'enfance.

7. M. A a ainsi été pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans. Il justifie, par les documents qu'il produit, du caractère réel et sérieux de la formation qu'il a suivie au sein de l'institut protestant de Saverdun, ayant abouti en juillet 2019 à l'obtention du brevet des collèges, en juillet 2021 à la délivrance du CAP monteur en installations sanitaires, puis le 13 septembre 2021 à la conclusion d'un contrat d'apprentissage en vue de la préparation d'un CAP monteur en installation thermique. Le requérant démontre ainsi son insertion dans la société française et qui n'est contredite par aucune pièce du dossier. Il fait valoir, sans être contesté sur ce point, qu'il n'a plus de liens particuliers avec sa famille restée dans son pays d'origine.

8. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que la préfète de l'Ariège a fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur ce fondement.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que la décision de la préfète de l'Ariège refusant de délivrer un titre de séjour à M. A doit être annulée. Par voie de conséquence, les décisions obligeant le requérant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour, privées de base légale, doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution./ La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

11. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard au motif fondant l'annulation de l'arrêté du 23 décembre 2021, qu'il soit enjoint à la préfète de l'Ariège, en l'absence de changement des circonstances de droit ou de fait, de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Seignalet Mauhourat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Seignalet Mauhourat de la somme de 1 200 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète de l'Ariège du 23 décembre 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Ariège de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Seignalet Mauhourat la somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Seignalet Mauhourat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Seignalet Mauhourat et à la préfète de l'Ariège.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2023.

La présidente-rapporteure,

F. B

L'assesseure la plus ancienne,

N. SODDU

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ariège en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef

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