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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2202508

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2202508

mercredi 28 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2202508
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantFRANCOS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 mai et 12 août 2022, Mme D, veuve A, représentée par Me Francos, demande, en son nom et au nom de son enfant mineur, au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de condamner l'Etat à verser une provision de 40 000 euros en réparation de son préjudice moral, et de 60 000 euros en réparation du préjudice moral de son enfant, résultant du décès par suicide de M. C A, pendant sa détention ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2ème de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et, dans l'hypothèse où Madame D, veuve A ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, mettre cette somme à la charge de l'Etat à lui verser au seul visa de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le 29 novembre 2017, M. C A, alors incarcéré à la maison d'arrêt de Seysses, a été retrouvé pendu dans sa cellule ;

- il se trouvait alors au quartier disciplinaire depuis le 27 novembre 2017, au motif de son refus d'intégrer une nouvelle cellule à la suite de son passage de prévenu à condamné ;

- il était notoire que M. A présentait des difficultés psychiatriques lourdes justifiant l'observance d'un traitement et d'un accompagnement resserré et que ces difficultés étaient connues de l'administration pénitentiaire de la maison d'arrêt de Seysses ;

- une enquête pour recherche des causes de la mort a été ouverte ;

- il est ressorti des premiers éléments de l'enquête que l'intéressé se serait pendu au moyen de quatre bandelettes nouées entre elles, provenant de la doublure de la housse du matelas présent dans sa cellule ;

- elle a déposé plainte avec constitution de partie civile le 19 janvier 2021 entre les mains du doyen des juges d'instruction sous la qualification d'homicide involontaire par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, conformément à l'article 221-6 du code pénal ;

- une information judiciaire a été ouverte ;

- elle a également demandé la communication des rapports, compte-rendu, documents relatifs au décès de M. A, et ses suites, ainsi que son entier dossier médical et son entier dossier individuel et saisi la CADA ;

- elle a également en vain demandé l'indemnisation de son préjudice et de celui de son fils ;

- M. A, reconnu adulte handicapé, était atteint d'une schizophrénie affective depuis de très nombreuses années ; il présentait un risque suicidaire, ce que n'ignorait pas l'administration pénitentiaire ;

- son état de santé nécessitait un accompagnement resserré ;

- la faute de l'administration pénitentiaire est caractérisée ;

- à l'occasion de la fouille qui a précédé son incarcération en quartier disciplinaire, trois objets dangereux ont été retrouvés sur M. A ;

- les 28 novembre 2017 et le midi du 29 novembre 2017, il a refusé de s'alimenter ;

- il avait enduit les murs de sa cellule d'excréments et d'urine dans les 48 heures qui ont précédés son décès ; lorsqu'il a finalement demandé à ce que sa cellule puisse être nettoyée, cela lui a été refusé ;

- il est donc resté dans une situation attentatoire à la dignité humaine ;

- aucun dispositif de protection d'urgence n'avait été organisé à l'attention de M. A ;

- en outre, le jour de son arrivée au quartier disciplinaire, non seulement M. A a été privé du traitement qu'il avait avec lui, mais il n'a reçu à nouveau son traitement que le lendemain, soit le 28 novembre 2017 ;

- une orientation en SMPR devait intervenir le jour du passage à l'acte de M. A ;

- l'administration a délibérément privilégié la convocation de M. A en commission de discipline l'après-midi du 29 novembre 2017 ;

- ces situations n'ont pas de lien avec la responsabilité médicale du centre hospitalier Marchant ; elles relèvent de la responsabilité de l'administration pénitentiaire ;

- le risque suicidaire de M. A avait été retenu par le juge des libertés et de la détention préalablement à son incarcération ;

- elle avait épousé le 2 mars 2013 M. A, dont elle a eu un enfant le 7 avril 2014 ;

- elle et son enfant ont subi un préjudice moral ;

- M. A devait sortir de prison le 15 février 2020.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2022, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- M. A a été incarcéré à la maison d'arrêt de Seysses le 9 octobre 2017 ;

- le 29 octobre 2017, aux alentours de 13 heures 50, l'agent pénitentiaire chargé du contrôle a constaté par l'œilleton de la cellule n°8 du quartier disciplinaire, occupée par M. A, que la grille d'ouverture du SAD avait été obstruée par une couverture empêchant toute visibilité dans la cellule ;

- M. A n'a pas non plus répondu par l'interphone ;

- vers 13 heures 55, deux gardiens sont alors entrés dans la cellule et ont constaté que M. A s'était pendu à la grille du SAS à l'aide d'un morceau de tissu déchiré ;

- les tentatives pour le ranimer ont échoué et le décès de M. A a été constaté ;

- Mme A a présenté une réclamation indemnitaire ;

- la créance de Mme A n'est pas non sérieusement contestable ;

- les fautes relevant de la prise en charge sanitaire du détenu ne relèvent pas de l'administration pénitentiaire ;

- quelques jours après son arrivée à la maison d'arrêt, M. A a fait l'objet d'un questionnaire d'évaluation afin d'évaluer son potentiel suicidaire et s'il a indiqué qu'il avait des antécédents de tentative de suicide, d'automutilation et psychiatriques, il ne s'est pas spontanément déclaré suicidaire ; à la question de savoir s'il souffrait au point de penser à se tuer il a répondu par la négative ;

- il a fait l'objet d'une surveillance spécifique et adaptée au risque suicidaire pénitentiaire ;

- il a également eu un entretien avec le personnel de l'unité sanitaire qui n'a fait aucun signalement ;

- il a eu un comportement permettant de penser qu'il n'envisageait pas de passage à l'acte suicidaire ;

- il a refusé de changer de cellule lors de son passage de prévenu à détenu et est passé en audience disciplinaire ; il a émis le souhait d'être placé en quartier disciplinaire, pour éviter d'être incarcéré avec des personnes détenues dangereuses ;

- il a fait l'objet d'une fouille avant son placement en quartier disciplinaire et les gardiens ont trouvé sur lui deux morceaux d'assiette cassés et une lame de rasoir ;

- à la suite de cette fouille, il a été vu par deux médecins de l'unité sanitaire le

28 novembre 2017 à 15 heures et par un médecin du SMPR le même jour à 16 heures 45, qui ont jugé son état compatible avec un placement en quartier disciplinaire ; aucune consigne n'a été donnée ;

- le refus de s'alimenter le premier jour de placement en quartier disciplinaire et le fait qu'il ait recouvert sa cellule d'excréments et d'urine ont été interprétés comme une provocation afin de confirmer le refus de changer de cellule ;

- le 29 novembre 2017 à 8 heures, personnel a proposé à M. A de nettoyer sa cellule mais ce dernier a refusé ;

- au regard des évènements, un médecin a établi un certificat médical préconisant l'hospitalisation de M. A, au SMPR, le jour même, et il était prévu qu'il y soit transféré à l'issue de la commission de discipline ;

- sur la fiche signalétique, à la question " existence d'un élément repéré comme déclenchant ou précipitant le passage à l'acte ", l'item " non " a été coché :

- ainsi aucune circonstance ne laissait prévoir un passage à l'acte imminent ;

- l'administration pénitentiaire a pris les mesures nécessaires ;

- aucune disposition législative ou règlementaire n'exige une surveillance permanente des personnes détenues ;

- M. A avait été vu à 8 heures par les surveillants qui lui ont proposé de se rendre à la douche et de nettoyer sa cellule ; à 9 heures 30 l'infirmière l'a rencontré et lui a donné son traitement ; à 12 heures il a été vu pour la distribution du repas ; peu après il a été entendu à l'interphone ; dès qu'il a été constaté que la vision de la cellule avait été obstruée, le personnel est intervenu très rapidement ;

- en tout état de cause, l'indemnité demandée est disproportionnée ;

- les liens affectifs réels ne sont pas établis.

Vu les autres pièces du dossier.

Par ordonnance en date du 21 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au

19 août 2022.

Vu :

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Wolf, présidente honoraire, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. M C A, né le 3 janvier 1969, est mort le 29 novembre 2017 au centre pénitentiaire de Seysses. Son épouse, Mme D, veuve A, demande, en son nom et au nom de son fils né en 2014, que l'Etat soit condamné à lui verser une indemnité provisionnelle en réparation de son préjudice moral et de celui de son fils.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la demande de provision :

3. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude.

4. La responsabilité de l'Etat en cas de préjudice matériel ou moral résultant du suicide d'un détenu peut être recherchée pour faute des services pénitentiaires en raison notamment d'un défaut de surveillance ou de vigilance. Une telle faute ne peut toutefois être retenue qu'à la condition qu'il résulte de l'instruction que l'administration n'a pas, compte tenu des informations dont elle disposait, en particulier sur les antécédents de l'intéressé, son comportement et son état de santé, pris les mesures que l'on pouvait raisonnablement attendre de sa part pour prévenir le suicide.

5. Le 29 novembre 2017, alors que l'œilleton de la cellule de M. C A avait été obstrué et que ce dernier ne répondait pas aux appels, le personnel de l'administration pénitentiaire a ouvert la cellule de M. A et l'a découvert pendu à la grille du SAS au moyen de morceaux de tissu. Il n'a pu être ranimé et son décès a été constaté. Son épouse, Mme D, soutient que les intentions suicidaires de son mari étaient connues de l'administration pénitentiaire et manifestes et que la responsabilité de l'Etat doit être engagée pour défaut de surveillance et absence de mise en œuvre des mesures permettant de protéger la vie de son mari.

6. Il résulte de l'instruction que M. A avait été placé la veille en cellule disciplinaire, à la suite d'un refus d'être transféré d'une cellule de prévenu vers une cellule de détenu et qu'il avait lui-même demandé ce placement pour éviter d'être mis en cellule avec d'autres personnes qu'il présumait dangereuses. Lors de la fouille précédent son admission en cellule pénitentiaire, le personnel a trouvé deux morceaux d'assiette cassée et une lame de rasoir. M. A avait déclaré au personnel que ces objets devaient lui permettre de se défendre. M. A était, en outre, connu, à raison de précédents séjours dans le même établissement, comme ayant des antécédents psychiatriques et pour des tentatives d'autolyse. Toutefois, lors de son incarcération, en octobre 2017, il avait fait l'objet d'une évaluation afin d'évaluer son potentiel suicidaire et s'il avait indiqué qu'il avait des antécédents de tentative de suicide, d'automutilations et psychiatriques, il ne s'est pas spontanément déclaré suicidaire. En dépit de ces réponses, il a fait l'objet d'une surveillance spécifique, mais n'avait pas un comportement de nature à évoquer un risque suicidaire.

7. Le matin du 29 novembre 2017, alors qu'il devait passer en audience disciplinaire à 14 heures, le personnel a constaté que M. A, qui avait refusé de s'alimenter la veille, avait recouvert sa cellule d'excréments et d'urine. M. A a refusé de se rendre à la douche et de nettoyer sa cellule. Au regard de ces évènements, un médecin a établi un certificat médical préconisant l'hospitalisation de M. A, au SMPR, le jour même, et il était prévu qu'il y soit transféré à l'issue de la commission de discipline. Sur la fiche signalétique remplie à cette occasion, l'existence d'un élément repéré comme déclenchant ou précipitant le passage à l'acte a été écartée. Dans le courant de la matinée, M. A a été vu à 9 heures 30 par l'infirmière qui lui a apporté son traitement, à 12 heures par le personnel de détention, à l'occasion de la distribution du repas, et encore entendu, peu après par l'interphone.

8. Dans ces conditions, et quand bien même, M. A n'avait pu conserver son traitement à sa libre disposition la veille, il ne résulte pas de l'instruction, que le comportement de M. A pouvait laisser prévoir la survenance imminente d'un acte suicidaire, ni qu'il n'aurait pas fait l'objet de la surveillance que justifiait son état.

9. Dans ces conditions, la créance que Mme D, veuve A estime détenir, pour elle-même et son fils, à l'encontre de l'Etat n'est pas non sérieusement contestable.

10. Par suite, ses conclusions tendant à ce que l'Etat soit condamné à lui payer une indemnité provisionnelle doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par Mme D, veuve A, sur le fondement de ces dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme D, veuve A, est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D, veuve A, est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B D, veuve A, et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Fait à Toulouse, le 28 septembre 2022.

La juge des référés,

A. Wolf

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation la greffière.

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