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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2202657

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2202657

mardi 21 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2202657
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLASPALLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires enregistrés le 10 mai 2022 et les 14 et 24 juin 2022, M. A C, représenté par Me Laspalles, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2022 par lequel le préfet du Tarn a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet du Tarn de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou un titre de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et à tout le moins, de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des entiers dépens du procès et le versement d'une somme de 2 000 euros à son conseil sur le fondement des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire et son droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tenant à l'irrégularité de l'avis du collège de médecins de l'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration (OFII), car il n'est pas établi que cet avis a été pris à l'issue d'une délibération collégiale ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, le préfet s'étant estimé à tort dans un cas de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le préfet du Tarn n'a pas pris en considération les circonstances humanitaires exceptionnelles dont il peut se prévaloir ;

- il justifie d'éléments permettant son admission exceptionnelle au séjour ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, car sa situation personnelle justifie de répondre favorablement à sa demande de titre de séjour ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire et son droit d'être entendu ;

- elle est privée de base légale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire ;

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, le préfet s'étant estimé à tort dans un cas de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 juin 2022 et par des pièces enregistrées les 6 et 10 février 2023, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Fiblec, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Laspalles, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens,

- les observations de M. C, assisté de Mme B, interprète en albanais, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet du Tarn n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant albanais né le 24 septembre 1965 à Kukes (Albanie) est entré sur le territoire français le 26 juillet 2015. Par une décision en date du 29 février 2016, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a refusé son admission au bénéfice de l'asile. Cette décision a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 5 octobre 2016. M. C a présenté le 28 mai 2019 une demande de titre de séjour fondée sur son état de santé. Par un arrêté du 18 novembre 2019, la préfète du Tarn a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours. Par un jugement du 15 décembre 2020, le tribunal administratif de Toulouse a annulé cet arrêté et a enjoint à la préfète du Tarn de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai d'un mois. Par un arrêté du 17 mars 2021, la préfète du Tarn a refusé sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Par un jugement du 14 septembre 2021, le tribunal administratif de Toulouse a annulé cet arrêté et a enjoint à la préfète du Tarn de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai de deux mois. Par un nouvel arrêté du 4 avril 2022, le préfet du Tarn a refusé de délivrer à l'intéressé un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Par un arrêté du 6 février 2023, le préfet du Tarn l'a assigné à résidence dans le département du Tarn pour une durée de quarante-cinq jours. Par sa présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler l'arrêté en date du 4 avril 2022.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la compétence du magistrat désigné :

3. Par un arrêté du 6 février 2023, le préfet du Tarn a assigné M. C à résidence dans le département du Tarn pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable. Du fait de cette assignation, le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif se trouve ainsi saisi de l'ensemble des conclusions de la requête de l'intéressé, à l'exception de celles tendant à l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour, dont l'examen relève de la compétence d'une formation collégiale de ce tribunal. Par suite, l'examen des conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 4 avril 2022 en tant qu'il porte refus de titre de séjour doit être renvoyé devant la formation collégiale du tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Il est constant que M. C réside sur le territoire français depuis le 26 juillet 2015. En outre, il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce qu'indique le préfet, le requérant s'est marié avec une ressortissante albanaise le 20 décembre 2021 à la mairie d'Albi, que sa conjointe bénéficie d'une carte de séjour pluriannuelle en qualité de salariée valable jusqu'au 12 janvier 2026, et qu'une fille est née de cette relation le 10 novembre 2021. A cet égard, le requérant produit à l'instance deux attestations de sa conjointe en date du 28 novembre 2019 et du 9 juin 2022 dont il ressort qu'il l'a rencontrée durant l'année 2015, qu'ils ont emménagé ensemble à compter de février 2019 et qu'il participe à l'éducation et l'entretien des enfants, y compris ceux issus d'un précédent mariage de son épouse. De plus, l'intéressé verse à l'instance une attestation de paiement de la Caisse aux allocations familiales (CAF) et un récapitulatif du profil CAF de sa conjointe, qui corroborent la date indiquée de leur début vie commune à compter de l'année 2019. Il ressort également des pièces produites par l'intéressé, et notamment de sa déclaration commune de revenus pour l'année 2021 et d'un extrait de compte récapitulant les différents versements de loyers pour le logement qu'occupe le couple sur la période de décembre 2020 à août 2021, que la stabilité de leur relation est également démontrée. Enfin, le requérant justifie de la présence régulière sur le territoire français de nombreux membres de sa famille, et en particulier de son père, de son frère, de sa sœur, d'une tante et d'un oncle, alors qu'il n'est pas contesté que ses deux enfants majeurs ne résident pas en Albanie et qu'il n'a pas vécu dans son pays d'origine de manière habituelle depuis une vingtaine d'années. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier que le requérant a déclaré lors de son audition du 23 mars 2017 devant les services de police avoir été condamné à tort en Grande-Bretagne à une peine d'emprisonnement de cinq ans pour des faits de proxénétisme en lien avec son ex-épouse, cette circonstance n'est pas de nature à démontrer qu'il représenterait une menace réelle et actuelle pour l'ordre public. Dans ces conditions, l'intéressé démontre avoir fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Par suite, M. C est fondé à soutenir que la décision portant refus de séjour méconnait le droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et que l'obligation de quitter le territoire français est, par conséquent, privée de base légale.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et, par voie de conséquence, la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa nouvelle version applicable à la date du présent jugement : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

8. Il résulte des dispositions précitées qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet du Tarn de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette mesure d'injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 250 euros à verser au conseil du requérant, sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Laspalles renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

10. Enfin, la présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par M. C sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Les conclusions de M. C tendant à l'annulation de la décision portant refus de sa demande d'admission au séjour sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal.

Article 3 : L'arrêté du préfet du Tarn du 4 avril 2022 est annulé en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi.

Article 4 : Il est enjoint au préfet du Tarn de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement en le munissant dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Laspalles renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Laspalles une somme de 1 250 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Laspalles et au préfet du Tarn.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2023.

Le magistrat désigné,

B. D La greffière,

A. BACH

La République mande et ordonne au préfet du Tarn en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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