lundi 29 août 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2203247 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | HERRMANN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 juin et 27 juillet 2022, Mme A B, représentée par Me George, demande au tribunal, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :
1°) de condamner le syndicat mixte des eaux et de l'assainissement de la Haute-Garonne (SMEA31) à lui verser une provision de 71 560 euros, en réparation des préjudices qu'elle a subis du fait de la maladie imputable au service ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Toulouse une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a été recrutée en qualité d'adjointe administrative territoriale de 2ème classe le 1er février 2011, titularisée le 1er février 2012 ;
- elle a été placée en congé de maladie à compter du 31 août 2012 ;
- le 9 octobre 2013, le comité médical départemental a émis un avis favorable pour une reprise à mi-temps thérapeutique avec un changement de service ;
- la reprise effective des fonctions a eu lieu le 5 novembre 2013 mais elle a, de nouveau, été placée en congé de maladie à compter du 26 novembre 2013 ;
- dans sa séance du 27 novembre 2014, la commission de réforme a émis un avis favorable à la reconnaissance de l'imputabilité au service des arrêts de maladie à compter du 31 août 2012, au vu de l'avis en date du 25 mars 2014, du Dr E, psychiatre ; ses arrêts de travail ont été reconnus imputables au service par son employeur ;
- le 9 mars 2021, cet expert a fixé la consolidation de son état de santé au 9 mars 2021 avec un taux d'IPP de 25%, avis suivi par la commission de réforme le 1er juillet 2021 ;
- par ailleurs, elle avait demandé le bénéfice de la protection fonctionnelle à raison du harcèlement dont elle a fait l'objet et par arrêt n° 19BX00574 du 12 juillet 2021, la cour administrative d'appel de Bordeaux a condamné le SMEA31 à lui payer une indemnité de 6 000 euros et lui a enjoint de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ;
- le 16 mars 2022 elle a réclamé au syndicat mixte une indemnité de 71 560 euros au titre des préjudices résultant de son déficit fonctionnel temporaire et permanent de 50 000 euros au titre de l'incidence professionnelle ;
- elle a droit à la réparation des préjudices personnels extrapatrimoniaux résultant de la pathologie reconnue imputable au service même en l'absence de faute de l'administration ;
- son déficit fonctionnel consiste dans la réduction du potentiel physique, psychosensoriel ou intellectuel résultant de l'atteinte à l'intégrité physique et/ou psychique ; en l'occurrence, la date de consolidation a été fixée au 9 mars 2021 et le taux d'IPP a été fixé à 25% ; son déficit fonctionnel temporaire partiel était au moins de 25% jusqu'à la date de consolidation, soit du 31 août 2012 au 9 mars 2021 ; cela justifie une indemnité de 20 euros par jour pendant 3 112 jours, soit 15 160 euros ;
- au regard de ses symptômes séquellaires d'une part et de son âge au jour de sa consolidation (41 ans), il sera fait une juste appréciation du préjudice lié au déficit fonctionnel permanent en lui allouant, à titre provisionnel, la somme de 56 000 euros sur la base de la valeur moyenne du point d'indemnité de déficit fonctionnel permanent s'établissant à 2240 ;
- sa créance n'est pas sérieusement contestable.
- le préjudice dont elle demande la réparation est différent de celui pour lequel la cour administrative d'appel a condamné le syndicat mixte à lui payer une indemnité de 6 000 euros ;
- la cour administrative d'appel de Bordeaux a entendu indemniser la dégradation de ses conditions de travail et l'altération de son état de santé psychique, mais non pas les conséquences de cette altération dans la mesure où le déficit fonctionnel est défini dans le référentiel indicatif de l'indemnisation du préjudice corporel des cours d'appel comme la perte de qualité de vie et des joies usuelles de la vie courante durant la maladie traumatique, le préjudice temporaire d'agrément, éventuellement le préjudice sexuel temporaire pour la période antérieure à la consolidation et comme la réduction définitive du potentiel physique, psychosensoriel, ou intellectuel résultant de l'atteinte à l'intégrité anatomo-physiologique, à laquelle s'ajoute les phénomènes douloureux et les répercussions psychologiques, et notamment le préjudice moral et les troubles dans les conditions d'existence (personnelles, familiales et sociales) après la consolidation ;
- la circonstance que la procédure de mise à la retraite est en cours d'instruction est sans incidence sur sa créance dans la mesure où l'indemnisation du déficit fonctionnel temporaire et du déficit fonctionnel permanent ne dépend pas de l'issue de cette procédure ; ses préjudices personnels résultent uniquement de l'existence de la maladie, de la date de la consolidation et du taux d'IPP et pas de sa mise à la retraite ;
- elle n'est pas de mauvaise foi ;
- l'administration ayant reconnu l'imputabilité au service de la maladie dont elle est atteinte, ne peut invoquer une vulnérabilité.
Par un mémoire en défense enregistré le 18 juillet 2022, le syndicat mixte des eaux et de l'assainissement de la Haute-Garonne (SMEA31), représenté par Me Herrmann, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme B à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la créance de Mme B n'est pas non sérieusement contestable ;
- Mme B avait engagé une première action en vue d'obtenir une indemnité de 40 000 euros en réparation des troubles qu'elle avait subis dans ses conditions d'existence ; la cour administrative d'appel de Bordeaux a condamné le SMEA 31 à lui verser 6 000 euros ;
- sa nouvelle demande a le même objet ; or l'arrêt de la cour d'appel a autorité de la chose jugée et l'action de Mme B est irrecevable ;
- Madame B a travaillé en qualité d'adjointe administrative titulaire durant une période de 7 mois et 21 jours, mais bénéficie depuis le 31 août 2012 d'un traitement indiciaire complet, avec avancement et régime indemnitaire, soit au titre de son dernier bulletin de paie, pour le grade d'adjoint-administratif au 7ème échelon, un traitement brut mensuel de 2 451,49 euros, dont un montant de RIFSEP de 594 euros ;
- Mme B n'apporte pas la preuve de ce qu'elle avance ;
- il ressort des 6 expertises réalisées par le Dr F, entre le 25 février 2014 et le 09 mars 2021, que les causes des difficultés psychologiques rencontrées par Mme B sont aussi indirectes, et ne relèvent que de son propre fait ;
- les préjudices invoqués sont manifestement liés à la vulnérabilité de la requérante.
Par ordonnance du 19 juillet 2022 la clôture de l'instruction a été fixée au 12 août 2022 à 12 h 00.
Un mémoire en défense a été produit le 22 août 2022, pour le syndicat mixte des eaux et de l'assainissement de la Haute-Garonne (SMEA31), postérieurement à la clôture de l'instruction.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Wolf, présidente honoraire, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, née le 16 mai 1979, a été recrutée le 20 janvier 2011 par le Syndicat mixte des eaux et de l'assainissement de Haute-Garonne (SMEA31), en qualité d'adjointe administrative territoriale de 2ème classe stagiaire à compter du 1er février 2011. Elle a été titularisée par un arrêté du 23 janvier 2012 à compter du 1er février 2012. Elle a été placée en position de congé de maladie le 31 août suivant. Le comité médical départemental a émis le 9 octobre 2013 un avis favorable à sa reprise de fonctions à mi-temps thérapeutique en préconisant un changement de service. Par un arrêté en date du 9 décembre 2014, le SMEA 31 a reconnu que l'état de santé ayant justifié les périodes d'arrêt maladie de l'intéressée était imputable au service à compter du 31 août 2012.
2. Mme B a repris ses fonctions le 5 novembre 2013 mais a été à nouveau placée en congé de maladie à compter du 26 novembre 2013. Depuis cette date, elle n'a jamais repris ses fonctions et ses arrêts de travail ont tous été reconnus imputables au service.
3. Mme B a introduit une première requête devant le tribunal administratif de Toulouse le 3 août 2016 en vue d'obtenir, notamment, la condamnation du SMEA31 à l'indemniser à hauteur de 40 000 euros du préjudice qu'elle estimait avoir subi à raison de faits de harcèlement moral de la part de sa supérieure hiérarchique. Par jugement du 14 décembre 2018, le tribunal administratif de Toulouse a condamné le SMEA 31 à payer à Mme B des dommages et intérêts à hauteur de 6 000 euros en réparation du préjudice résultant de faits de harcèlement. Le SMEA31 a relevé appel de ce jugement et par un arrêt du 12 juillet 2021, la cour administrative d'appel de Bordeaux a, à son tour, condamné le SMEA31 à verser à Mme B la somme de 6 000 euros.
4. En l'absence de perspective de reprise du travail par Mme B, une procédure de mise à la retraite pour invalidité a été engagée. La commission de réforme, dans sa séance du 1er juillet 2021 a estimé que l'état de santé de Mme B devait être consolidé au 9 mars 2021 avec un taux d'IPP de 25%. Le 21 avril 2022, elle a émis un avis en faveur d'une mise à la retraite pour invalidité, avec un taux d'IPP de 25%, totalement imputable au service.
5. Le 16 mars 2022, Mme B, se prévalant du taux d'IPP de 25% qu'avait retenu la commission de réforme, et de l'avis émis par l'expert psychiatre sur son inaptitude définitive à l'exercice de ses fonctions, a demandé au SMEA31 le versement d'une indemnité de 71 560 euros en réparation de son déficit fonctionnel partiel provisoire puis définitif, outre 50 000 euros au titre de l'incidence professionnelle.
6. Par la présente requête, elle demande au juge des référés de condamner le SMEA31 à lui payer une indemnité provisionnelle de 71 560 euros.
7. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable () ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude.
8. Le Dr E G qui avait rencontré Mme B, notamment, le 2 février 2018, écrivait dans son rapport : " elle avait retrouvé une certaine estime d'elle-même, ce qui lui permettait de réfléchir sur ses objectifs et valeurs professionnelles mais elle rechute, dit-elle, avec reviviscence du traumatisme professionnel lorsqu'elle reçoit l'expertise du Dr C du 5/12/2017 qui ne reconnaît pas les arrêts de maladie en accident de travail mais en congé maladie ordinaire. Sentiment de ne pas être reconnue ni soutenue dans sa souffrance ". Le Dr D, psychiatre, qui a reçu Mme B en consultation le 22 octobre 2020, a estimé que son état était consolidé depuis le 31 août 2015 avec un taux d'IPP de 5%. Quand le Dr E G a reçu, à nouveau, Mme B le 9 mars 2021, elle a expliqué, dans son rapport avoir reçu Mme B, notamment en mai 2019. Selon ce rapport, cette dernière " rechutait sur un mode anxiodépressif depuis février 2019 suite au courrier que la collectivité, qui n'a pas accepté le jugement du tribunal administratif qui reconnaissait l'accident de service imputable au service depuis août [2015]. L'expert explique : " je ne l'avais donc pas consolidée car elle n'avait pas repris son traitement psychotrope allaitant sa fille depuis novembre 2018. Dans son rapport du 21 octobre 2021, consécutif à une consultation du 19 octobre 2021, ce même expert indique : " à l'examen ce jour, elle présente les mêmes symptomatologies de stress posttraumatique suite au harcèlement moral qu'elle a subi d'août 2012 à ce jour. Malgré son arrêt de travail, elle a toujours un sentiment d'injustice, d'impuissance car son employeur ne reconnaît toujours pas son préjudice alors que ce préjudice moral à type de harcèlement a été jugé et reconnu deux fois par le comité de réforme et le tribunal administratif ".
9. Eu égard aux éléments notés dans ces rapports, alors que depuis le 26 novembre 2013, Mme B n'est plus en contact avec le SMEA31, le lien entre l'IPP de la requérante, au-delà du taux de 5% et le service, n'est pas non sérieusement contestable.
10. Dans ces conditions, la créance de Mme B ne peut être regardée comme non sérieusement contestable.
11. Par suite, les conclusions par lesquelles Mme B demande la condamnation du SMEA31 à lui verser une indemnité provisionnelle de 71 560 euros doivent être rejetées.
12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge du SMEA 31 à verser à Mme B. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de Mme B une somme à verser au SMEA 31 au titre des frais du litige.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Les conclusions du syndicat mixte des eaux et de l'assainissement de la Haute-Garonne fondées sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au syndicat mixte des eaux et de l'assainissement de la Haute-Garonne.
Fait à Toulouse, le 29 août 2022.
La juge des référés,
A. Wolf
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
la greffière en chef,
ou par délégation, la greffière,
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