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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2203547

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2203547

mardi 9 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2203547
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSICRE MAIDOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 juin 2022, M. A F E, représenté par Me Sicre, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 juin 2022 par lequel le préfet du Lot l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en fixant le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour de deux ans ;

3°) de mettre les dépens à la charge de l'Etat ainsi qu'une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou dans l'hypothèse où il ne serait pas admis à l'aide juridictionnelle, de mettre cette somme à la charge de l'Etat sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

- l'arrêté attaqué est signé par une autorité incompétente ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, en l'absence de mention de la qualité de son signataire ;

- il est insuffisamment motivé ;

- son droit à être entendu a été méconnu ;

- le préfet du Lot n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de l'existence d'une menace à l'ordre public et d'un risque de fuite ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français est dépourvue de base légale, dès lors qu'il a sollicité l'asile en Espagne ;

- les décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et portant interdiction de retour sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juin 2022, le préfet du Lot conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant camerounais né le 31 octobre 1991, est entré en France selon ses déclarations en octobre 2018 ou en septembre 2019. Suite à sa demande d'asile le 16 octobre 2019, il a fait l'objet le 20 novembre 2019 d'un arrêté du préfet de la Seine-Maritime de transfert auprès des autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile. Par un arrêté du 10 janvier 2020, le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours renouvelable trois fois. L'intéressé a ensuite été déclaré en fuite. Par sa requête, M. E demande l'annulation de l'arrêté du 21 juin 2022 par lequel préfet du Lot l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en fixant le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu d'accorder à M. E le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci () ".

5. L'arrêté attaqué a été signé " pour le préfet et par délégation ", par M. D C, directeur. Si M. E soutient que la seule mention de la qualité de directeur du signataire ne lui permet pas de l'identifier, il ressort toutefois des visas de cet arrêté que cet acte mentionne que M. C est directeur de la citoyenneté et de la légalité à la préfecture du Lot. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté.

6. En deuxième lieu, par arrêté du 15 septembre 2021, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Lot du 17 septembre 2021 et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Lot a donné délégation à M. D C à l'effet de signer notamment toute obligation de quitter le territoire français avec fixation ou non d'un délai de départ volontaire, toute décision fixant le pays de destination et toute interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ".

8. Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

9. Il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal de son audition par les services de police en date du 21 juin 2022, qu'à la suite de sa convocation par les services de police pour refus d'obtempérer et conduite d'un véhicule sans permis de conduire, M. E a été interrogé dans le cadre de sa garde à vue, sur son identité, son pays d'origine, les conditions de son entrée et de son séjour sur le territoire français, ainsi que sur sa situation familiale et professionnelle. Ainsi, le requérant a été mis à même de présenter les observations qu'il estimait utiles et pertinentes sur les faits et les motifs qui auraient été susceptibles de justifier que l'autorité préfectorale s'abstienne de prendre à son égard une mesure d'éloignement à destination du pays dont il a la nationalité et qu'elle prononce une interdiction de retour. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent./ A cet effet, doivent être motivées les décisions qui :/ 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". En application des dispositions de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

11. L'arrêté attaqué comporte les considérations utiles de droit et de fait sur lesquelles le préfet du Lot s'est fondé pour prendre l'arrêté attaqué. Le préfet, qui n'avait pas à faire état de tous les éléments de la situation du requérant, a ainsi suffisamment motivé sa décision.

12. En cinquième lieu, il ne ressort ni de la motivation de cet arrêté ni des pièces du dossier que le préfet du Lot n'aurait pas procédé à un examen réel et complet de la situation de M. E.

13. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/ () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents () ".

14. Il ressort des pièces du dossier qu'à la suite de sa demande d'asile formée à la préfecture de la Seine-Maritime, M. E s'est vu délivrer des attestations de demande d'asile du 3 décembre 2019 au 2 avril 2020. Le requérant a fait l'objet le 20 novembre 2019 d'un arrêté du préfet de la Seine-Maritime ordonnant son transfert auprès des autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile. Par un arrêté du 10 janvier 2020, le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours renouvelable trois fois. M. E a ensuite été déclaré en fuite. Le requérant se trouvait ainsi dans la situation permettant au préfet du Lot de l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

15. Tout d'abord, il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal de carence établi le 17 février 2020 par l'agent de police judiciaire en résidence à Rouen que M. E ne s'était pas conformé depuis le 3 février 2020 aux obligations de présentation auprès des services de la police aux frontières de Rouen auxquelles il était astreint par l'arrêté du 10 janvier 2020 l'assignant à résidence. Ce dernier, contrairement à ce qu'il soutient, présentait dès lors un risque de fuite.

16. Ensuite, la décision obligeant M. E à quitter sans délai le territoire français n'étant pas fondée sur la menace à l'ordre public, ce dernier ne peut utilement soutenir qu'il ne représenterait pas une telle menace.

17. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision obligeant M. E à quitter le territoire français serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

18. En septième lieu, si M. E soutient que la décision l'obligeant à quitter le territoire français serait entachée d'un défaut de base légale, dès lors qu'il a sollicité l'asile en Espagne, il a lui-même déclaré lors de son audition le 21 juin 2022 par les services de police que cette demande avait été rejetée. Dès lors, ce moyen doit être écarté.

19. En huitième et dernier lieu, l'ensemble des moyens soulevés à l'encontre de la décision obligeant M. E à quitter le territoire français étant écartés, le moyen tiré du défaut de base légale de la décision portant refus de délai de départ volontaire et de celle portant interdiction de retour, du fait de l'illégalité de cette décision, doit être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 21 juin 2022 doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

21. Les conclusions de M. E tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A F E, à Me Sicre et à la préfète du Lot.

Délibéré après l'audience du 18 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mai 2023.

La présidente-rapporteure,

F. B

L'assesseure la plus ancienne,

N. SODDU

La greffière,

S. BALTIMORE

La République mande et ordonne à la préfète du Lot en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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