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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2203674

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2203674

vendredi 1 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2203674
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGUEYE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 juin 2022, M. C A, représenté par Me Gueye, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a prononcé son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile et l'arrêté du même jour par lequel il l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'autoriser à déposer sa demande d'asile et de lui délivrer un récépissé dans un délai de 15 jours à compter du jugement et de le prendre en charge en attendant que sa demande d'asile soit traitée par la France ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qui concerne sa situation personnelle et son état de vulnérabilité ;

- il est entaché d'une erreur de droit, dès lors que le préfet a fait application de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 au lieu de l'article 17 du même règlement ;

- il méconnaît l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il porte une atteinte excessive à sa liberté d'aller et venir ;

- il porte atteinte à son droit de demander l'asile en France ;

- il est entaché d'illégalité en ce qu'il est illimité dans le temps.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juin 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jazeron, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Gueye, représentant M. A, absent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens,

- le préfet n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, né le 27 janvier 1995 à Conakry (Guinée), entré sur le territoire français le 18 mai 2022, a introduit une demande d'asile auprès de la préfecture de la Haute-Garonne le 30 mai 2022. Le relevé de ses empreintes a révélé qu'il avait fait l'objet d'un contrôle de police en Espagne le 24 janvier 2022. Les autorités de ce pays ont été saisies d'une requête aux fins de prise en charge le 2 juin 2022 et ont fait connaître leur accord explicite le 8 juin 2022. Par deux arrêtés du 27 juin 2022, le préfet de la Haute-Garonne a prononcé le transfert de M. A aux autorités espagnoles et l'a assigné à résidence. Par la présente requête, l'intéressé demande l'annulation des deux arrêtés.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

3. En premier lieu, l'arrêté contesté vise les textes sur lesquels il se fonde, notamment les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 et celles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il rappelle les conditions d'entrée et de séjour de M. A en France et mentionne les raisons pour lesquelles l'Espagne a été identifiée comme l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Il précise enfin que l'intéressé ne relève pas des dérogations prévues par les articles 3 et 17 du règlement susvisé. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article 13 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) n° 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière (). ".

5. Il ressort des pièces produites en défense que les recherches effectuées sur le fichier Eurodac à partir du relevé décadactylaire de M. A établi le 30 mai 2022 ont permis de constater que les empreintes de ce dernier sont identiques à celles relevées le 24 janvier 2022 par les autorités espagnoles. Dès lors et en l'absence de commencement de preuve contraire, le requérant doit être regardé comme ayant franchi irrégulièrement la frontière espagnole dans les douze mois précédant sa demande d'asile. Par conséquent, le préfet de la Haute-Garonne a pu légalement considérer que l'Espagne était responsable de l'examen de sa demande et saisir les autorités de cet Etat d'une requête aux fins de prise en charge sur le fondement de l'article 13.1 du règlement (UE) n° 604/2013, laquelle a d'ailleurs été acceptée par ces autorités sur ce même fondement. Par suite, l'arrêté attaqué n'est pas entaché d'une erreur de droit.

6. En troisième lieu, l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 dispose : " 1. (). La demande est examinée par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable () 2. Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable ". Et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

7. Par ailleurs, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement (UE) n° 604/2013, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs.

8. D'une part, le requérant n'apporte pas la moindre précision ni la moindre pièce au soutien de ses allégations selon lesquelles l'Espagne se caractériserait par des défaillances systémiques concernant l'accueil et la prise en charge des demandeurs d'asile. L'intéressé se borne à prétendre qu'il serait exposé à des menaces dans ce pays en raison de son orientation sexuelle, mais il ne justifie pas y avoir subi des mauvais traitements au cours de son séjour de trois mois. Il n'a d'ailleurs évoqué aucune crainte en ce sens lors de son entretien, pendant lequel il a seulement avancé le problème de la langue. Rien ne permet donc de supposer qu'il risquerait d'être exposé à des traitements inappropriés en Espagne ou que les autorités de ce pays, qui ont accepté de le prendre en charge, ne procéderaient pas à un examen sérieux de sa situation avant de décider de son éventuel éloignement vers son pays d'origine, notamment s'il était en mesure d'établir le bien-fondé des craintes liées à son orientation sexuelle. D'autre part, M. A a indiqué ne pas avoir de membre de sa famille en France et ne démontre pas l'inverse dans la présente instance. De même, il n'a pas fait état de problèmes de santé lors de son entretien individuel et n'apporte pas le moindre élément de nature à laisser penser qu'il présenterait une situation de vulnérabilité psychologique susceptible de faire obstacle à son transfert vers l'Espagne, pays où il n'allègue même pas ne pas pouvoir être soigné en cas de nécessité. Eu égard à l'ensemble de ces considérations, il y a lieu d'écarter les moyens tirés de la méconnaissance des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'erreur manifeste d'appréciation au regard notamment de l'article 17 de ce règlement.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

9. En premier lieu, l'autorité administrative n'a pas porté une atteinte excessive à la liberté d'aller et venir de M. A en lui interdisant de sortir sans autorisation hors du périmètre du département de Tarn-et-Garonne et en l'obligeant à se présenter deux fois par semaine aux services de police de Montauban. Il ne se prévaut d'ailleurs d'aucune contrainte précise qui l'empêcherait de respecter ces obligations. Par suite, le moyen sera écarté.

10. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué a pour seul objet d'assigner le requérant à résidence et ne porte par lui-même aucune atteinte à son droit de demander l'asile.

11. En troisième lieu, contrairement à ce qui est soutenu, la mesure privative de liberté n'est pas illimitée dans le temps, mais a été prononcée pour une période de quarante-cinq jours renouvelable, en conformité avec les dispositions applicables en la matière.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du préfet de la Haute-Garonne en date du 27 juin 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement rejette les conclusions à fin d'annulation et n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction sont donc rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme réclamée par le requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Gueye et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2022.

Le magistrat désigné,

F. B La greffière,

S. EL HANDOUZ

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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