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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2203761

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2203761

vendredi 22 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2203761
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantAMARI DE BEAUFORT-TERCERO-YEPONDE ATY AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 juillet 2022, Mme B I, représentée par Me Tercero demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) avant-dire droit, d'ordonner à l'Etat et à l'OFII de produire les 34 entrées qui seraient disponibles pour l'accès aux soins en Arménie des personnes atteintes de diabète de type II avec complications ischémie myocardiques, insuffisance rénale, neuropathie diabétique, hypertension, apnée du sommeil et syndrome anxio-dépressif et qui doivent recevoir les molécules suivantes pour assurer leur traitement : Tahor, Coaprovel 300, Kardegic, Lantus, Victoza , Olanzapine 10 , Clomipramine 75 et de justifier des modalités techniques conformément à l'article 4 de l'ordonnance du 6 novembre 2014 de la conférence à distance qui a permis au collège de délibérer le 21 octobre 2021 ;

2°) de suspendre la décision du 10 décembre 2021 du préfet de la Haute-Garonne portant refus de renouvellement de son titre de séjour en qualité d'étranger malade, obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours et fixation du pays de destination de la mesure d'éloignement ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de procéder au réexamen de sa situation et de rendre une décision dans un délai de deux mois et, ce, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

- au regard de la jurisprudence du Conseil d'État, la condition d'urgence est présumée remplie pour les décisions portant refus de renouvellement de titre de séjour qui ont pour effet de faire basculer vers une situation irrégulière ;

- en l'espèce, la perte de son droit au séjour la prive de toutes ressources alors qu'elle est bénéficiaire de l'allocation adulte handicapé et d'aides au logement ce qui a entrainé des dettes locatives qui ont conduit le bailleur à mettre en œuvre une procédure d'expulsion locative ; elle risque de se retrouver à la rue ;

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de décision attaquée :

- en ce qui concerne la décision de refus de séjour, elle méconnaît les articles L. 425-9, R. 425-11 et R. 425-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'est pas établi que l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 21 octobre 2021 a été rendu à l'issue d'une délibération collégiale, que ce soit en présentiel ou par conférence téléphonique ou audiovisuelle ; à défaut pour le préfet de justifier de la régularité de la délibération à distance sur le fondement de l'ordonnance n° 2014-1329 du 6 novembre 2014, la décision attaquée devra être suspendu ; l'avis rendu en l'espèce l'a été par un médecin, le docteur E, qui exerce comme psychiatre à Fresnes, dans le Haut-Rhin, par un autre, le docteur G, médecin biologiste , qui exerce à l'OFII dans la région parisienne et par le docteur D, coordonnateur de l'OFII qui exerce à Toulouse ; l'avis n'a donc pas été rendu en présentiel et aucun document ne démontre qu'ils ont eu recours à une conférence téléphonique ou audiovisuelle ; le tribunal devra donc avant-dire droit demander la communication de la preuve de la tenue de cette réunion ; l'absence de délibération collégiale ne peut être " danthonysée " ; la décision de refus de renouvellement du titre de séjour méconnait l'article L 425-9 du CESEDA et à cet égard il convient que l'Etat rapporte la preuve des éléments qui ont conduit le collège de médecins de l'OFII à changer d'avis sur le bénéfice effectif des soins en Arménie ; à cet égard, la base de données médicales des pays d'origine mise en place par le bureau de soutien à l'asile de l'Union Européenne (EASO) et utilisée par le collège des médecins de l'OFII n'est pas accessible au requérant, à ses conseils et à ses médecins ; il est donc nécessaire de verser les extraits de la base de données concernant la situation de la requérante dès lors que cette dernière les a sollicités , que l'OFII lui a indiqué qu'il n'avait pas l'autorisation de l'EUAA de les communiquer et que l'EUAA a refusé de lui communiquer les 34 entrées concernant la requérante dans la base de données MedCOI ; l'un des motifs de refus avancés par l'EUAA est que la communication de ces données pourrait porter atteinte aux relations internationales entre l'UE et l'Arménie ; or, c'est précisément si des lacunes et des problèmes systémiques des systèmes de soins étaient mis en évidence en Arménie, qu'elle serait en droit de se voir reconnaitre un droit au séjour en France, ce qui justifie la demande d'injonction ;

- la requérante est atteinte de diabète de type II avec des complications graves, d'ischémie myocardiques, insuffisance rénale, neuropathie diabétique, hypertension, apnée du sommeil et syndrome anxio-dépressif ; son renvoi en Arménie l'exposerait à un danger en raison de l'impossibilité d'y bénéficier d'un traitement approprié ; elle souffre d'hallucinations qui nécessitent un suivi régulier auprès de psychiatres et infirmiers spécialisés en psychiatrie, ainsi que l'établit le certificat médical du 3 janvier 2022 du docteur F, psychiatre à l'hôpital Marchant ; son état a nécessité une hospitalisation d'une semaine en avril 2022 dans une clinique spécialisée ; le rapport de l'OSAR publié le

18 septembre 2019 analyse l'état des services psychiatriques en Arménie ; la dernière liste diffusée le 31 mai 2022 sur le site du ministère de la santé en Arménie, n'inclue pas les médicaments pour l'hypertension qui lui sont nécessaires, soient le Tahor, le Coaprovel et le Kardegic ; par ailleurs, le rapport médical établi par le docteur A fait état d'un diabète de type II avec complications, le certificat du docteur H, évoque une hospitalisation pour compléter le bilan cardiologique et opthalmologique ; le certificat du docteur C du

7 novembre 2018 fait état d'une ischémie myocardique, d'une insuffisance rénale et neuropathie diabétique ; le rapport du docteur A est par ailleurs incomplet faute d'avoir comme l'impose l'annexe B de l'arrêté du 27 décembre 2016 renseigné la rubrique " limitations fonctionnelles ", la rubrique " stade évolutif de la maladie ", la rubrique " pronostic ", alors que par ailleurs n'y figure aucun renseignement sur les antécédents médicaux familiaux ;

- l'obligation de quitter le territoire est privée de base légale du fait de l'illégalité du refus de séjour, et se trouve entachée d'illégalité au regard de l'article L 611-3 du CESEDA, compte tenu de son état de santé ;

- la décision fixant le pays de renvoi est privée de base légale du fait de l'illégalité du refus de séjour et de l'obligation de quitter le territoire, et méconnaît par ailleurs les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales compte tenu du fait qu'elle pourrait être exposée à des peines et traitements inhumains en Arménie, en raison de l'impossibilité pour elle d'y bénéficier d'un suivi médical;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juillet 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que la requête n'est pas fondée.

Vu :

- la requête n°2203621 par laquelle Mme I demande l'annulation de la décision du 10 décembre 2021 portant refus de renouvellement de titre de séjour ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Bentolila, vice-président, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 juillet 2022 à 11 h en présence de Mme Guérin, greffière d'audience :

- le rapport de M. Bentolila, juge des référés ;

- les observations de Me Tercero, représentant Mme B I également présente à l'audience, qui confirme ses écritures. Elle fait par ailleurs valoir que contrairement à ce que soutient le préfet en défense, les médicaments Tahor, Coaprovel 300, Kardegic, nécessités par son état de santé ne sont pas disponibles en Arménie ne se trouvant pas sur la liste des médicaments disponibles en Arménie, établie le 31 mai 2022 par le ministère de la santé d'Arménie et se trouvant sur son site internet ; les documents produits par le préfet en défense extraits de la base MedCOI, ne permettent pas d'établir l'existence en Arménie des médicaments nécessaires à l'état de santé de Mme I ; le changement d'appréciation de l'OFII par rapport aux deux années précédentes où l'OFII avait émis un avis favorable à la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade, ne s'explique pas ; elle bénéficie en France d'un suivi personnalisé qui permet d'éviter le risque de passage à l'acte.

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant pas représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B I née le 24 février 1963 et de nationalité arménienne est, selon ses dires, entrée en France le 16 octobre 2012. Sa demande d'asile a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile par une décision du 20 novembre 2014, la demande de réexamen de sa demande d'asile ayant été rejetée par la CNDA par une ordonnance du 28 février 2018.

2. Mme I a été attributaire d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade valable jusqu'au 10 décembre 2021, date de la décision de refus de renouvellement de ce titre de séjour en qualité d'étranger malade, prise par le préfet de la Haute-Garonne dont la requérante demande la suspension par la présente requête sur le fondement de l'article

L. 521-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'article L. 521-1 du code de justice administrative dispose : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

5. En l'espèce, par la décision du 10 décembre 2021, le préfet de la Haute-Garonne a refusé à Mme I le renouvellement de son titre de séjour en qualité d'étranger malade sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA). La présomption d'urgence dont bénéficie la requérante doit être regardée comme constituée par le fait que l'intéressée, privée de titre de séjour, et en raison de l'importance de ses problèmes de santé, démontre des circonstances particulières justifiant l'impossibilité d'attendre le jugement au fond. Dans ces conditions, la condition relative à l'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision du 10 décembre 2021 :

6. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an () ".

7. Le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé, par un avis rendu le 21 octobre 2021, que si l'état de santé de Mme I nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, elle peut, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé en Arménie, bénéficier dans ce pays d'un traitement approprié. Pour lui refuser le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, devenu l'article L. 425-9, le préfet de la Haute-Garonne a suivi cet avis médical.

8. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un certificat de résidence. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'accès effectif ou non à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un certificat de résidence dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

9. Mme I établit par les pièces qu'elle verse aux débats et notamment par la production la dernière liste diffusée le 31 mai 2022 sur le site du ministère de la santé en Arménie, que les médicaments pour l'hypertension qui lui sont nécessaires, soient le Tahor, le Coaprovel et le Kardegic ne sont pas disponibles en Arménie. Le préfet de la Haute-Garonne, en défense, par la production d'extraits de la base MedCOI n'apporte pas contrairement à ce qu'il allègue, d'éléments quant à la disponibilité de ces trois médicaments en Arménie. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'inexacte application des dispositions du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, devenu l'article L. 425-9, paraît propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme I est fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision du 10 décembre 2021 du préfet de la Haute-Garonne portant refus de renouvellement de son titre de séjour en qualité d'étranger malade.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement, dans les circonstances de l'espèce, qu'il soit enjoint au préfet de la Haute-Garonne de délivrer à Mme I une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, et, au besoin, de réexaminer sa demande, dans l'attente du jugement au fond. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Tercero d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du préfet de la Haute-Garonne en date du

10 décembre 2021 refusant le renouvellement du titre de séjour de Mme I est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de délivrer à Mme I une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Me Tercero, avocate de Mme I une somme de

1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du

10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête de Mme B I est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B I, à Me Tercero et au préfet de la Haute-Garonne.

Fait à Toulouse, le 22 juillet 202Le juge des référés,La greffière,

P. BentolilaS. Guérin

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

ou par délégation, la greffière.

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