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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2203848

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2203848

mardi 12 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2203848
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCOHEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 juillet 2022, M. A D, représenté par Me Cohen, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 4 juillet 2022 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens et la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à titre subsidiaire, au visa du seul article L. 761-1.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- elles sont entachées d'un défaut de compétence ;

- elles ont été prises en méconnaissance de son droit à être entendu ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions du 1° et 5° de l'article 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une défaut d'examen ;

- elle est privée de base légale dès lors qu'elle est fondée sur l'obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

- elle est privée de base légale dès lors qu'elle est fondée sur l'obligation de quitter le territoire français elle-même illégale.

Par des pièces et un mémoire, enregistrés le 8 juillet 2022 et le 11 juillet 2022, le préfet de Lot-et-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jazeron, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- les observations de Me Cohen, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, mais renonce au moyen tiré de l'incompétence,

- les observations de M. D, assisté de M. B C, interprète en arabe, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant marocain né le 18 mars 1984 à Kenitra (Maroc), est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, le 10 septembre 2011, sous couvert d'un visa Schengen délivré par les autorités italiennes. L'intéressé a été interpellé le 4 juillet 2022 par les services de gendarmerie à Marmande (Lot-et-Garonne). Par un arrêté pris le jour même, le préfet de Lot-et-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

3. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que les stipulations de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne s'adressent pas aux Etats membres mais seulement aux institutions, organes et organismes de l'Union, si bien que le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. En revanche, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Cependant, une atteinte portée à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure suivie que si l'intéressé a été privé de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui appartient d'établir devant le juge.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. D a été entendu par les services de gendarmerie le 4 juillet 2022 et ce à deux reprises à 7 heures 45 et à 10 heures. Il a pu présenter, lors de ces auditions, toutes les observations qui lui paraissaient pertinentes sur les conditions de son séjour en France, sur sa situation personnelle et familiale et sur la perspective d'une mesure d'éloignement. Si le requérant s'est plaint à l'audience de n'avoir pas bénéficié de l'aide d'un interprète en langue arabe lors des auditions, les procès-verbaux mentionnent que l'intéressé avait déclaré comprendre le français et ne font pas apparaître de problèmes de compréhension ou d'expression de sa part, ses réponses ayant été au contraire précises et circonstanciées ainsi qu'il pouvait d'ailleurs être raisonnablement attendu d'une personne résidant en France depuis plus de dix ans. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué aurait été pris en violation de son droit d'être entendu.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, l'arrêté contesté vise les textes appliqués, notamment les 1° et 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne les considérations de fait sur lesquelles le préfet s'est fondé pour prononcer la décision en litige et, en particulier, les conditions de l'entrée et du séjour de M. D sur le territoire français et les éléments de sa vie privée et familiale, tels qu'ils ressortaient de ses déclarations aux services de gendarmerie. Dans ces conditions, la décision portant obligation de quitter le territoire français apparaît suffisamment motivée.

6. En deuxième lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que le préfet de Lot-et-Garonne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation du requérant avant de prononcer la mesure d'éloignement.

7. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fondant la mesure en litige : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / () ".

8. D'une part, s'il ressort des éléments de la procédure que M. D a été interpellé le 4 juillet 2022 pour des faits de vol en réunion, il est constant qu'il n'a pas reconnu ces faits, lesquels n'ont donné lieu à aucune suite pénale. Par ailleurs, les pièces produites par l'autorité préfectorale ne font apparaître aucun antécédent judiciaire ni aucun signalement particulier pour des agissements contraires à l'ordre public. Dans ce contexte, le préfet ne pouvait pas légalement estimer que le comportement de M. D constituait une réelle menace pour l'ordre public. Par suite, le motif tiré du 5° de l'article L. 611-1 précité est entaché d'illégalité. D'autre part et en revanche, si le requérant justifie qu'il disposait d'un visa Schengen délivré par les autorités italiennes et couvrant la date de son entrée alléguée, il ne justifie ni qu'il remplissait l'ensemble des conditions prévues par le code de l'entrée et du séjour pour permettre une entrée sur le territoire français, ni qu'il aurait souscrit la déclaration d'entrée prescrite par ledit code. Dès lors, le motif tiré du 1° de l'article L. 611-1 précité n'est pas illégal. En tout état de cause, à supposer même que M. D soit entré régulièrement en France, il s'y est maintenu à l'expiration de son visa sans jamais solliciter son admission au séjour, ce qui aurait permis au préfet de prendre la même mesure en se fondant sur le 2° du même article. Par conséquent, la décision en litige n'est pas entachée d'erreur de droit.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2 - Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

10. M. D soutient qu'il réside en France depuis plus de dix ans, même si les pièces produites ne permettent de justifier de sa présence que pour les années 2012 à 2016 et pour les années 2020 et 2021. En toute hypothèse, l'intéressé n'a jamais été autorisé à séjourner sur le territoire national et n'avait jamais sollicité de titre de séjour à la date de l'arrêté litigieux. Par ailleurs, si le requérant établit la présence de quatre frères et sœurs en France, alors qu'il n'avait déclaré qu'une sœur lors de son audition, il est constant qu'il n'est pas dépourvu d'attaches au Maroc où demeurent sa mère et le reste de sa fratrie selon ses propres déclarations. Enfin et surtout, nonobstant l'ancienneté alléguée de sa présence et le soutien apporté par sa famille, M. D ne peut se prévaloir d'aucune insertion sociale ou professionnelle particulière en France, à l'exception d'une promesse de recrutement établie le 25 avril 2022 pour un emploi non qualifié. Dans les circonstances de l'espèce, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a donc pas méconnu les stipulations précitées. Pour les mêmes motifs, la décision contestée n'est pas entachée d'une erreur manifeste dan l'appréciation de ses conséquences.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

11. L'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes () ".

12. Dans son mémoire en défense, le préfet de Lot-et-Garonne indique avoir entendu se fonder sur les dispositions précitées pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. D. Toutefois, l'arrêté attaqué mentionne uniquement l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ne comporte aucune motivation en fait spécifique s'agissant du refus de délai de départ volontaire. L'intéressé n'est donc pas en mesure de connaître et de comprendre, à la seule lecture de l'arrêté, les motifs pris en compte par l'autorité préfectorale pour prononcer cette décision. Par suite, il est fondé à soutenir que le refus en litige est entaché d'un défaut de motivation et à en obtenir l'annulation pour cette raison, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à son encontre.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

13. Il résulte de ce qui a été développé aux points 3 à 10 ci-dessus que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Il s'ensuit que la décision portant fixation du pays de destination n'est pas privée de sa base légale.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté litigieux en tant qu'il lui refuse un délai de départ volontaire.

Sur les frais liés au litige :

15. La présente instance n'ayant pas donné lieu à des dépens, les conclusions présentées par le requérant sur ce point sont sans objet.

16. Sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de son avocate à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera la somme de 1 000 euros à Me Cohen en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de Lot-et-Garonne du 4 juillet 2022 est annulé en tant qu'il porte refus de délai de départ volontaire.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Cohen en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Cohen et au préfet de Lot-et-Garonne.

Lu en audience publique le 12 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

F. E Le greffier,

M. F

La République mande et ordonne au préfet de Lot-et-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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