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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2204572

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2204572

jeudi 11 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2204572
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSARASQUETA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrées le 5 août 2022 et le 9 août 2022, Mme C D, représentée par Me Sarasqueta, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 4 août 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a prononcé son transfert aux autorités italiennes responsables de sa demande d'asile et l'a assignée à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, en procédure normale, dans un délai de 24 heures à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, en tout état de cause, de procéder au réexamen de sa situation

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités italiennes :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est privée de base légale au vu de l'expiration du délai d'exécution de la décision de transfert, le risque de fuite prorogeant un tel délai n'étant pas caractérisé ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est privée de base légale ;

Par un mémoire en défense enregistré le 9 août 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 modifié par le règlement (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive n° 2013/32/UE du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Sarasqueta, représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins. Me Sarasqueta soulève trois nouveaux moyens tirés, d'une part, de la méconnaissance de l'article 29 du règlement Dublin III et l'article 10 du règlement d'exécution, à défaut de l'accusé de réception de la déclaration de fuite par le point d'accès national italien, d'autre part, du défaut d'examen de la situation de la requérante, eu égard notamment aux erreurs commises quant aux dates de convocation et, enfin, de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement Dublin III puisque la requérante souffre d'hypertension et a été reconnue positive à l'hépatite B et n'a bénéficié d'aucun soin en Italie. Elle précise que la requérante n'a pas présenté de comportement caractérisant un risque de fuite, qu'elle n'a pas reçu de convocations du 2 et 3 novembre 2021 comme le mentionne à tort l'arrêté, que si elle a reçu deux convocations auxquelles elle ne s'est pas présentée, elle n'avait cependant pas l'intention de se soustraire à la procédure de détermination de l'Etat responsable, qu'en effet la requérante vivait à la rue, qu'elle est analphabète et sous traitement médicamenteux, qu'elle n'a donc pas compris qu'elle devait se rendre à sa domiciliation postale, que ce n'est qu'en janvier qu'elle a pu trouver un hébergement et être suivie médicalement, que d'ailleurs la préfecture a renouvelé son attestation de demande d'asile en mars 2022, qu'une demande de renouvellement de cette demande d'asile a été adressée à la préfecture et que l'administration ne peut lui reprocher de ne pas être allée renouveler son attestation en préfecture,

- les observations de Mme D, assistée de M. B, interprète en bambara qui répond aux questions du magistrat désigné ;

- les observations de M. E , représentant le préfet de la Haute-Garonne, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que la préfecture a constaté deux absences les 2 et 3 novembre 2021 de sorte qu'une déclaration de fuite a été formulée, que le règlement ne prévoit pas que la préfecture puisse revenir sur une déclaration de fuite, que la requérante a de nouveau été absente les 25 novembre et 30 décembre, que la préfecture devait donc constater que l'absence de la requérante était systématique, que la requérante avait pourtant reçu toute l'information sur la procédure, qu'une attestation de demande d'asile a été remise à Mme D le 2 mars 2022, qu'une procédure de référé a été engagée pour en obtenir le renouvellement, que la préfecture a reconnu son erreur, que la délivrance de l'attestation est sans lien avec le constat ou non de la fuite et enfin que la requérante ne prouve pas qu'elle n'a pu avoir accès aux soins en Italie ni qu'elle ait été forcée d'y demander l'asile.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C D, ressortissante malienne, née le 31 mai 1991 à Bougouni (Mali), déclare être entrée sur le territoire français le 25 septembre 2021 en provenance de l'Italie. Elle a sollicité son admission au titre de l'asile le 4 octobre 2021. Lors de l'enregistrement de son dossier auprès de la préfecture de la Haute-Garonne, le relevé de ses empreintes a révélé qu'elle avait introduit une demande d'asile similaire en Italie le 24 février 2021. Les autorités italiennes ont été saisies le 6 octobre 2021 d'une demande de reprise en charge de l'intéressé et ont fait connaître leur accord le 12 octobre 2021. Par deux arrêtés en date du 4 août 2022, le préfet de la Haute-Garonne a prononcé son transfert aux autorités italiennes responsables de sa demande d'asile et l'a assignée à résidence. Par sa requête, Mme D demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités italiennes :

3. En premier lieu, la décision de transfert en litige vise le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et notamment son article 18.1 b) Elle indique que lors de l'enregistrement du dossier de demande d'asile de Mme D, le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'elle avait déposé une demande d'asile en Italie le 24 février 2021, que les autorités de ce pays, saisies le 6 octobre 2021 sur le fondement de l'article 18.1 b) du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, avaient donné leur accord explicite à sa reprise en charge le 12 octobre 2021. Elle indique également que Mme D n'a pas déféré à deux convocations et que le délai de transfert a été prolongé de dix-huit mois en application de l'article 29.2 du règlement. Ces énonciations ont mis l'intéressé à même de comprendre les motifs de la décision pour lui permettre d'exercer utilement un recours. Dès lors, la décision litigieuse est suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces des dossiers ni de la motivation de l'arrêté en litige que, nonobstant l'erreur matérielle commises quant aux dates de convocations de Mme D en préfecture, le préfet de la Haute-Garonne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation de la requérante. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur () de l'Etat membre requérant vers l'Etat membre responsable s'effectue () au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre Etat membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'Etat membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'Etat membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite () ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 : " Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement ".

6. La notion de fuite, au sens de ces dernières dispositions, doit s'entendre comme visant notamment le cas où un ressortissant étranger non admis au séjour se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant. Le caractère intentionnel et systématique d'un tel comportement s'apprécie au regard, d'une part, des diligences accomplies par l'autorité administrative pour assurer l'exécution de la mesure de remise dans le délai de six mois, d'autre part, des dispositions prises par l'intéressé pour s'y conformer.

7. En l'espèce, il ressort, d'une part, des pièces du dossier, que Mme D, qui était alors domiciliée à la SPADA (structure de premier accueil des demandeurs d'asile) " Forum Réfugiés " situé 7 avenue des Herbettes à Toulouse, a reçu à cette adresse deux convocations de l'administration pour le 25 novembre 2021 et le 30 décembre 2021 au pôle régional Dublin de la préfecture. Mme D, qui avait pourtant été informée lors de son entretien individuel en préfecture le 4 octobre 2021 de son obligation de se présenter à chaque convocation sous peine d'être déclarée en fuite et de s'exposer à un placement en rétention et à une prolongation des délais de transfert, n'a pas retiré les plis contenant ces convocations, qui ont été retournés à l'administration respectivement le 25 novembre 2021 et le 23 décembre 2021 avec la mention " pli avisé et non réclamé " et ne s'est pas présentée en préfecture. Il ne ressort pas des pièces du dossier que ses conditions d'hébergement, dans un centre d'hébergement d'urgence après qu'elle ait passé une brève période à la rue, ou son état de santé, et notamment l'hypertension artérielle dont elle est atteinte, aurait fait obstacle à ce que Mme D satisfasse à ses obligations. Dans ces conditions, elle doit être regardée comme s'étant soustraite délibérément à l'exécution de son transfert et comme étant en fuite, au sens des dispositions du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. D'autre part, le préfet de la Haute-Garonne justifie par la production du courrier " validé et certifié par l'Unité Dublin " lors de la transmission via Dublinet, portant le numéro de référence Dublin du dossier de Mme D, ainsi que par l'accusé de réception dudit courrier émis par les autorités italiennes le 11 janvier 2022, que ces derniers ont été informées de la situation de fuite de la requérante. Par suite, le délai de transfert vers l'Italie de Mme D, qui a commencé à courir le 12 octobre 2021 a été valablement porté à dix-huit mois, par application de l'article 29 paragraphe 2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il suit de là que la requérante n'est pas fondée à soutenir que la France serait devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile ni que la décision de transfert serait privée de base légale.

8. En quatrième et dernier lieu, si Mme D a produit un certificat d'un médecin généraliste en date du 8 août 2022, dont il ressort qu'elle souffre d'hypertension artérielle, ainsi que plusieurs ordonnances médicales, ces éléments sont toutefois à eux seuls insuffisants pour établir, eu égard au caractère récent de la prise en charge, à la date de l'arrêté attaqué, que son transfert vers l'Italie entraînerait, par elle-même, une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé. Ils ne permettent pas davantage d'établir qu'elle ne pourrait bénéficier d'une prise en charge équivalente en Italie. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'en ne faisant pas application des dispositions de l'article 17-1 du règlement (UE) n° 604/2013, le préfet de la Haute-Garonne aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

9. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision portant assignation à résidence serait privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant transfert aux autorités italiennes.

10. En second lieu, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il mentionne avec une précision suffisante les considérations de faits sur lesquelles il repose, rappelant en particulier que la requérante fait l'objet d'une décision de transfert aux autorités italiennes dont l'exécution demeure une perspective raisonnable, eu égard à l'accord de transfert des autorités italiennes en date du 12 octobre 2021. Dès lors, la décision est suffisamment motivée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. Le présent jugement rejette les conclusions à fin d'annulation et n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte sont donc rejetées.

Sur les frais liés aux litiges :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par le conseil de Mme D au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme. Aminata D, à Me Sarasqueta et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par une mise à disposition au greffe le 11 août 2022.

Le magistrat désigné,

F. A La greffière,

S. EL HANDOUZ

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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