mardi 16 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2205122 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | THOUY HÉLÈNE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 août 2022 et un mémoire non communiqué du 17 avril 2024, l'association One Voice, représentée par Me Thouy, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté ER-2022-09-35-02 du 29 août 2022 par lequel la préfète de l'Ariège a autorisé l'effarouchement par tirs non létaux d'ours brun sur l'estive du groupement pastoral d'Arreau les nuits des 30 et 31 août 2022 de 20 heures à 7 h 30 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté querellé ne fixe pas le nombre et le sexe des spécimens sur lesquels porte la dérogation accordée, en méconnaissance de l'article 4 de l'arrêté du 19 février 2007 fixant les conditions de demande et d'instruction des dérogations définies au 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement ;
- il est entaché d'illégalité en ce qu'il a été pris en application de l'arrêté du 20 juin 2022 de la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et du ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire relatif à la mise en place de mesures d'effarouchement de l'ours brun dans les Pyrénées pour prévenir les dommages aux troupeaux, lequel méconnaît les dispositions du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement et les dispositions de la directive " habitats " en l'absence de condition permettant de s'assurer du maintien des populations dans leur aire de répartition naturelle et de l'innocuité des dérogations accordées quant à l'amélioration de l'état de l'espèce, en ce que la combinaison du gardiennage par les bergers, du regroupement nocturne des troupeaux et de la présence de chiens de protection, préconisée notamment par le conseil national de protection de la nature, constitue une autre solution satisfaisante et en ce que la prédation ursine n'atteint pas une proportion suffisante pour être qualifiée de " dommage important " à l'élevage, enfin en ce que la référence à la notion d'attaque introduit une présomption trop large ;
- l'arrêté méconnaît l'article 2 de l'arrêté du 20 juin 2022 en l'absence de moyens de protection efficaces et proportionnés ;
- l'arrêté attaqué de la préfète de l'Ariège ne prévoit aucune condition ou mesure plus restrictive que l'arrêté ministériel du 20 juin 2022, et méconnaît donc lui-même les conditions fixées par le 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2024, le préfet de l'Ariège conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.
La procédure a été communiquée au groupement pastoral d'Arreau, qui n'a pas présenté d'observations.
Par ordonnance du 18 avril 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 6 mai 2024.
Vu :
- l'ordonnance n° 2205109 du 31 août 2022 du juge des référés ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la directive 92/43/CEE du Conseil du 21 mai 1992 ;
- le code de l'environnement ;
- l'arrêt C-674/17 du 10 octobre 2019 de la Cour de justice de l'Union européenne ;
- l'arrêté du 19 février 2007 ;
- l'arrêté du 28 novembre 2019 ;
- l'arrêté du 20 juin 2022 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lequeux, rapporteure,
- les conclusions de Mme Matteaccioli, rapporteure publique,
- et les observations de Me Thouy, représentant l'association One Voice.
Considérant ce qui suit :
1. Faisant suite à trois arrêtés pris à titre expérimental en 2019, 2020 et 2021, l'arrêté ministériel du 20 juin 2022, relatif à la mise en place de mesures d'effarouchement de l'ours brun dans les Pyrénées pour prévenir les dommages aux troupeaux a fixé, jusqu'au 31 novembre 2021, les conditions et limites dans lesquelles des dérogations à l'interdiction de perturbation intentionnelle des ours bruns (Ursus arctos) peuvent être accordées par les préfets dans le cadre de mesures d'effarouchement visant à la protection des troupeaux domestiques pour prévenir les dommages par prédation. Cet arrêté permet aux préfets d'accorder, sous certaines conditions, des dérogations permettant le recours à des moyens d'effarouchement des ours, sur une estive donnée, selon deux modalités correspondant à une gradation soit, dans un premier temps, l'effarouchement simple, à l'aide de moyens sonores, olfactifs et lumineux, et dans un second temps, l'effarouchement renforcé, à l'aide de tirs non létaux. Par un premier arrêté du 24 juin 2022, objet de la requête n° 2204544 également présentée par l'association One Voice, la préfète de l'Ariège avait autorisé l'effarouchement simple et l'effarouchement renforcé de l'ours brun sur l'estive du groupement pastoral d'Arreau pour toute la saison d'estive. En raison de la suspension de l'exécution de cet arrêté par le juge des référés, la préfète de l'Ariège a, par un arrêté ER-2022-09-35-02 du 29 août 2022, autorisé le groupement pastoral d'Arreau à mettre en œuvre des tirs d'effarouchement non létaux de l'ours brun pour prévenir des dommages aux troupeaux sur son estive les nuits des 30 et 31 août 2022.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes du I de l'article L. 411-1 du code de l'environnement, pris pour la transposition de l'article 12 de la directive " Habitats " : " Lorsqu'un intérêt scientifique particulier, le rôle essentiel dans l'écosystème ou les nécessités de la préservation du patrimoine naturel justifient la conservation () d'espèces animales non domestiques () et de leurs habitats, sont interdits : / 1° () la mutilation, la destruction, la capture ou l'enlèvement, la perturbation intentionnelle, la naturalisation d'animaux de ces espèces () ". Aux termes du I de l'article L. 411-2 du même code, pris pour la transposition de l'article 16 de la même directive : " Un décret en Conseil d'Etat détermine les conditions dans lesquelles sont fixées : / 1° La liste limitative des habitats naturels, des espèces animales non domestiques () ainsi protégés ; / 2° La durée et les modalités de mise en œuvre des interdictions prises en application du I de l'article L. 411-1 ; / 3° La partie du territoire sur laquelle elles s'appliquent () ; / 4° La délivrance de dérogations aux interdictions mentionnées aux 1°, 2° et 3° de l'article L. 411-1, à condition qu'il n'existe pas d'autre solution satisfaisante, pouvant être évaluée par une tierce expertise menée, à la demande de l'autorité compétente, par un organisme extérieur choisi en accord avec elle, aux frais du pétitionnaire, et que la dérogation ne nuise pas au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle : () / b) Pour prévenir des dommages importants notamment aux cultures, à l'élevage () et à d'autres formes de propriété ".
3. Pour l'application de ces dernières dispositions, l'article R. 411-1 du code de l'environnement prévoit que la liste des espèces animales non domestiques faisant l'objet des interdictions définies à l'article L. 411-1 du même code est établie par arrêté conjoint du ministre chargé de la protection de la nature et du ministre chargé de l'agriculture. L'article R. 411-6 du même code précise que : " Les dérogations définies au 4° de l'article L. 411-2 sont accordées par le préfet, sauf dans les cas prévus aux articles R. 411-7 et R. 411-8. / () ". Son article R. 411-13 prévoit que les ministres chargés de la protection de la nature et de l'agriculture fixent par arrêté conjoint pris après avis du Conseil national de la protection de la nature " () / 2° Si nécessaire, pour certaines espèces dont l'aire de répartition excède le territoire d'un département, les conditions et limites dans lesquelles les dérogations sont accordées afin de garantir le respect des dispositions du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement ".
4. Les dispositions du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement permettent ainsi de déroger au système de protection stricte et aux interdictions résultant des 1°, 2° et 3° de l'article L. 411-1 du même code, dès lors que sont remplies les trois conditions distinctes et cumulatives tenant, d'une part, à l'absence de solution alternative satisfaisante, d'autre part, à la condition de ne pas nuire au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle et, enfin, à la justification de la dérogation par l'un des motifs qu'il fixe, parmi lesquels figure en particulier la prévention des dommages importants à l'élevage.
5. Sur le fondement des dispositions de l'article R. 411-13 du code de l'environnement citées au point 3 ci-dessus, la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire ont pris en date du 20 juin 2022 un arrêté relatif à la mise en place de mesures d'effarouchement de l'ours brun dans les Pyrénées pour prévenir les dommages aux troupeaux, lequel fixe les conditions et limites dans lesquelles des dérogations à l'interdiction de perturbation intentionnelle de cette espèce peuvent être accordées par les préfets. Cet arrêté, qui précise en son article 1er qu'il ne s'applique pas aux mesures de conditionnement aversif qui peuvent être ordonnées par les préfets pour prévenir les dommages causés par un spécimen d'ours caractérisé par une absence persistante de fuite lors de rencontres avec l'homme, des attaques répétées d'un troupeau le jour malgré la présence du berger ou une alimentation régulière à partir de nourriture d'origine humaine, prévoit en son article 2 que les préfets peuvent accorder des dérogations permettant le recours à des moyens d'effarouchement des ours sur une estive donnée selon deux modalités, l'effarouchement simple, à l'aide de moyens sonores, olfactifs et lumineux, et l'effarouchement renforcé, à l'aide de tirs non létaux. En ce même article, l'arrêté dispose que " la délivrance de ces dérogations est conditionnée à la mise en œuvre effective et proportionnée des moyens de protection du troupeau tels que définis dans les plans de développement ruraux (mesures préventives raisonnables de protection des troupeaux prévues par l'arrêté du ministre chargé de l'agriculture pris en application de l'article D. 114-11 du code rural et de la pêche maritime), ou à la mise en œuvre effective attestée par la direction départementale des territoires (et de la mer) de mesures reconnues équivalentes, sauf si le troupeau est reconnu comme ne pouvant être protégé par le préfet de département. Ces opérations ne peuvent être réalisées qu'en présence du troupeau et à sa proximité immédiate ".
En ce qui concerne la légalité externe :
6. Aux termes de l'article 4 de l'arrêté du 19 février 2007 fixant les conditions de demande et d'instruction des dérogations définies au 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement portant sur des espèces de faune et de flore sauvages protégées : " La décision précise : / En cas de refus, la motivation de celui-ci ; / En cas d'octroi d'une dérogation, la motivation de celle-ci et, en tant que de besoin, en fonction de la nature de l'opération projetée, les conditions de celle-ci, notamment : - indications relatives à l'identité du bénéficiaire ;/- nom scientifique et nom commun des espèces concernées ; / - nombre et sexe des spécimens sur lesquels porte la dérogation ; / - période ou dates d'intervention ; / - lieux d'intervention ; / - s'il y a lieu, mesures de réduction ou de compensation mises en œuvre, ayant des conséquences bénéfiques pour les espèces concernées ainsi qu'un délai pour la transmission à l'autorité décisionnaire du bilan de leur mise en œuvre ; / - qualification des personnes amenées à intervenir ; / - description du protocole des interventions ; / - modalités de compte rendu des interventions ; / - durée de validité de la dérogation ; / - conditions particulières qui peuvent être imposées en application de l'article R. 411-11 du code de l'environnement. Pour les opérations d'inventaire de populations d'espèces animales ou végétales, l'octroi de la dérogation peut être conditionné au versement des données recueillies à des bases de données et selon un format déterminé. / () ".
7. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué détaille l'ensemble des mesures de protection mises en œuvre sur l'estive, la taille du troupeau, les mesures d'effarouchement simples mises en place, le nombre d'attaque moyenne par an au cours des trois dernières saisons et apporte des éléments sur le bilan de l'expérimentation des effarouchements et l'incidence des mesures sur l'état de conservation de l'espèce. Il indique par ailleurs qu'avec des prédations représentant plus de 10 % des morts accidentelles, lesquelles sont estimées à 2 %, la condition de dégâts importants au bétail est remplie. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne la légalité interne :
S'agissant du moyen tiré de l'exception d'illégalité de l'arrêté ministériel du 20 juin 2022 :
Quant à la méconnaissance de la condition relative à l'objectif de prévenir des dommages importants à l'élevage :
8. Si l'association requérante soutient que les pertes occasionnées par l'ours sont surestimées, notamment compte tenu des dispositions de l'article 3 du décret du 9 juillet 2019 relatif à l'indemnisation des dommages causés aux troupeaux domestiques par le loup, l'ours et le lynx, qui permettent la prise en considération de décès au sein du cheptel pour lesquels la responsabilité de l'ours n'est pas écartée, et, en tout état de cause, qu'elles ne représenteraient qu'une très faible proportion de l'ensemble des pertes constatées dans les estives concernées par la présence de l'ours, ces circonstances sont en elles-mêmes sans incidence sur la légalité de l'arrêté du 20 juin 2022, dès lors que ses dispositions ne permettent le recours à des mesures d'effarouchement, simple ou renforcé, que dans le cas où le troupeau concerné a déjà subi des dommages caractérisés comme importants. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté ministériel méconnaîtrait la condition relative à l'objectif de prévenir des dommages importants à l'élevage posée à l'article L. 411-2 du code de l'environnement ne peut qu'être écarté.
9. Aux termes de l'article 2 de l'arrêté interministériel du 20 juin 2022 : " () / Pour l'application de cet arrêté, on entend par " attaque " toute attaque pour laquelle la responsabilité de l'ours n'a pas pu être exclue et donnant lieu à au moins une victime indemnisable au titre de la prédation de l'ours ".
10. Si l'association requérante soutient que la définition du terme " attaque " permettant d'apprécier la condition de dommage important causé au troupeau ouvrant droit à une dérogation à l'interdiction de perturbation intentionnelle des ours est trop large et repose sur une présomption, il ressort des pièces du dossier que l'indemnisation de la perte d'une brebis au titre de la prédation de l'ours est exclue lorsque les parties consommées sont les membres postérieurs et les viscères blancs (panse, estomac), lorsque les perforations sont inférieures à 10 mm, qu'au moins deux animaux sont concernés et que le diamètre des perforations est inférieur à 3 mm. Ainsi trois critères d'appréciation permettent de déclencher l'indemnisation, lesquels sont évalués par un agent habilité. De plus, l'association requérante n'établit pas que, parmi les pertes d'ovins subies en estives, celles pour lesquelles la présence de l'ours est avérée en raison d'indice de sa présence à proximité, ou dès lors qu'il a été vu, seraient nettement inférieures à celles pour lesquelles une victime a été indemnisée en application des critères précités, c'est-à-dire celles pour lesquelles la responsabilité de l'ours n'a pas pu être exclue. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que la notion d'attaque retenue par l'arrêté ministériel méconnaîtrait la condition relative à l'objectif de prévenir des dommages importants à l'élevage posée à l'article L. 411-2 du code de l'environnement et le moyen tiré de la méconnaissance de cette disposition ne peut dès lors qu'être écarté.
Quant à la méconnaissance de la condition relative à l'absence d'autre solution satisfaisante :
11. Si l'objectif tenant à la prévention des dommages importants à l'élevage est au nombre des motifs qui peuvent justifier, aux termes des dispositions législatives citées ci-dessus, une dérogation à l'interdiction de perturbation intentionnelle des conditions de vie d'une espèce protégée au titre de l'article L. 411-1 du code de l'environnement, et dont l'état de conservation est défavorable, de telles mesures dérogatoires ne sauraient par ailleurs être légalement adoptées que si elles ne portent pas atteinte au maintien des populations concernées dans leur aire de répartition naturelle et ne compromettent pas l'amélioration de l'état de l'espèce.
12. D'une part, si la requérante soutient que les mesures d'effarouchement sont inefficaces, il ressort des pièces du dossier que ces mesures, mises en œuvre à titre expérimental entre 2019 et 2021 sur le fondement des données scientifiques disponibles, ont permis, dans la majorité des cas, la mise en fuite des individus concernés et la réduction du nombre d'attaques dans les estives concernées, sans que la requérante n'apporte par ailleurs d'éléments de nature à démontrer que d'autres mesures auraient une efficacité supérieure à celles résultant de l'arrêté attaqué.
13. D'autre part, l'arrêté ministériel du 20 juin 2022 prévoit, en son article 2, que la délivrance des dérogations permettant le recours à des moyens d'effarouchement des ours sur une estive donnée est conditionnée à la mise en œuvre effective et proportionnée des moyens de protection du troupeau tels que définis dans les plans de développement ruraux ou à la mise en œuvre effective, attestée par la direction départementale compétente, de mesures reconnues équivalentes, sauf si le troupeau est reconnu comme ne pouvant être protégé. Il résulte de ces dispositions que la mise en œuvre des mesures d'effarouchement revêt un caractère subsidiaire, et est subordonnée à l'existence de mesures effectives et proportionnées de protection du troupeau, prévues par l'arrêté du 28 novembre 2019 relatif à l'opération de protection de l'environnement dans les espaces ruraux portant sur la protection des troupeaux contre la prédation ou de mesures effectives et reconnues équivalentes par la direction départementale des territoires et de la mer. Si l'association requérante soutient que la combinaison du gardiennage par les bergers, du regroupement nocturne des troupeaux et de la présence de chiens de protection, notamment préconisée par le conseil national de protection de la nature, constitue une autre solution satisfaisante, il ne ressort pas des pièces du dossier, au vu des éléments produits, que la mise en œuvre de telles mesures présenterait des résultats équivalents à ceux de l'effarouchement.
Quant à la méconnaissance de la condition relative au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations de l'espèce dans son aire de répartition naturelle :
14. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, en particulier du bilan tiré de l'expérimentation menée en 2019, 2020 et 2021, qu'en l'état des connaissances disponibles, les mesures d'effarouchement simple par des moyens sonores, olfactifs ou lumineux, mises en œuvre dans les conditions prévues par l'arrêté du 20 juin 2022, ne sont pas de nature à porter atteinte au maintien des populations d'ours ou à compromettre l'amélioration de l'état de conservation de l'espèce. En outre, à supposer qu'ils soient susceptibles d'occasionner des dommages auditifs, l'article 3 de l'arrêté du 20 juin 2022, à la différence des arrêtés précédents portant expérimentation, exclut expressément le recours à des dispositifs utilisant des systèmes pyrotechniques tels les canons à gaz et les lance-fusées parmi les moyens susceptibles d'être mis en œuvre dans le cadre de l'effarouchement simple.
15. En second lieu, d'une part, les dispositions du I de l'article 4 de l'arrêté ministériel du 20 juin 2022 permettent le recours à l'effarouchement renforcé à l'aide d'un fusil de calibre 12 chargé de cartouches à double détonation, ou, pour la protection des personnes réalisant l'opération face au comportement menaçant d'un ours, de cartouches à munition en caoutchouc lorsque les conditions qu'il prévoit en termes d'attaques préalables sont remplies. Les dispositions du II du même article prévoient que les dérogations accordées sont délivrées pour une durée maximale de huit mois, sans pouvoir s'étendre au-delà de la saison d'estive en cours. Par ailleurs, les dispositions de son III fixent différentes conditions cumulatives, encadrant strictement la mise en œuvre pratique de ces opérations d'effarouchement renforcé afin qu'elles se déroulent dans les meilleures conditions de sécurité et d'éviter toute atteinte, même accidentelle, à un spécimen d'ours.
16. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, en particulier du bilan tiré de l'application des arrêtés ayant permis la mise en œuvre d'opérations d'effarouchement renforcé à titre expérimental en 2019, 2020 et 2021, qu'aucune incidence des mesures prises sur l'évolution de l'espèce et de son aire de répartition naturelle, notamment à travers une perte d'habitats, n'a été relevée. Selon ce bilan, l'aire de répartition de l'espèce a ainsi continué à augmenter au cours de la période de mise en œuvre de l'expérimentation. De même, aucun effet négatif particulier n'a été mis en évidence, que ce soit s'agissant d'éventuels dommages auditifs à la suite de la mise en œuvre de tirs d'effarouchement, ou de la situation des femelles en gestation ou suitées. A cet égard, il résulte des éléments produits que le nombre de femelles suitées a sensiblement augmenté en 2019 et 2020 et qu'aucune séparation entre une femelle et son ourson n'a été constatée à la suite de la mise en œuvre d'une opération d'effarouchement renforcé.
S'agissant du moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du b) du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement :
Quant à la méconnaissance de la condition relative à l'objectif de prévenir des dommages importants à l'élevage :
17. Il résulte des termes de l'article 2 de l'arrêté ministériel cité au point 9 du présent jugement que, pour apprécier les seuils prévus par l'arrêté ministériel et ouvrant la possibilité de solliciter une dérogation, la notion d'attaque doit s'entendre comme toute attaque pour laquelle la responsabilité de l'ours ne peut pas être exclue et donnant lieu à indemnisation. Lorsque les seuils fixés par l'arrêté ministériel sont atteints, il revient encore à l'administration d'apprécier si la condition de dommages importants causés à l'élevage est remplie en l'espèce par le groupement pastoral qui sollicite la dérogation.
18. Il ressort des pièces du dossier que le nombre de constats pour lesquels la mortalité est liée à une prédation de l'ours a été, pour le groupement pastoral d'Arreau, de dix-huit en 2019, vingt en 2020 et treize en 2021, soit de plus de dix attaques en moyenne par an sur les trois dernières estives. Il est également établi que malgré l'effarouchement simple autorisé durant les douze derniers mois, un constat d'attaque liée à l'ours a été effectué, permettant ainsi au groupement pastoral, qui remplissait les conditions posées par l'article 4 de l'arrêté ministériel du 20 juin 2022, de présenter à la préfète de l'Ariège une demande de dérogation pour mettre en place de l'effarouchement renforcé. L'association requérante n'est dès lors pas fondée à soutenir que les seuils fixés par l'arrêté ministériel du 20 juin 2022 n'avaient pas été atteints.
19. Il ressort également des pièces du dossier que le taux de perte naturelle sur lequel la préfète s'est fondée selon les recommandations du rapport de la mission du conseil général de l'environnement et du développement durable en 2018 en moyenne sur les années 2017, 2019, 2021 est un taux de 2,02 %. Il ressort également des pièces du dossier que le nombre d'ovins indemnisés pour lesquels la responsabilité de l'ours n'a pas pu être exclue en 2021 était de quatre-vingt-neuf ovins pour le groupement pastoral d'Arreau qui comptait mille huit cent cinquante-trois têtes représentant 4,8 % du troupeau et 91 % du total des ovins perdus cette année-là par ce groupement. Le taux de perte d'ovins lorsque la prédation de l'ours n'a pas pu être écartée est ainsi supérieur au taux de perte naturelle et représente plus de la moitié du total des pertes d'ovins. Il en résulte que la prédation de l'ours pouvait être considérée comme causant des dommages importants à l'élevage en ce qui concerne le groupement pastoral d'Arreau en 2021, justifiant qu'une dérogation lui soit accordée sur le fondement du b) du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement. Le moyen tiré de la méconnaissance de la condition relative à l'existence de dommages importants à l'élevage posée à l'article L. 411-2 du code de l'environnement doit donc être écarté.
Quant à la méconnaissance de la condition relative à l'absence d'autre solution satisfaisante :
20. Les dispositions de l'arrêté du 20 juin 2022 n'ont ni pour objet ni pour effet de conditionner l'octroi de dérogations relevant du b) du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement au respect de celles de l'article 6 de l'arrêté du 28 novembre 2019 relatif à l'opération de protection de l'environnement dans les espaces ruraux portant sur la protection des troupeaux contre la prédation, dit " B " pris en application de l'article D. 114-11 du code rural et de la pêche maritime, dont l'objet est seulement de déterminer les cas dans lesquels les éleveurs sont susceptibles de pouvoir bénéficier d'aides de l'État. Toutefois, en application de l'article 2 de l'arrêté ministériel du 20 juin 2022, l'appréciation de la condition de mise en œuvre d'une solution satisfaisante à laquelle est assujettie l'application des dispositions du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement doit être appréciée en tenant compte de la présence de moyens de protection de nature de ceux prescrits par l'arrêté du 28 novembre 2019, dont l'absence, lorsqu'elle n'est pas justifiée par les circonstances de l'espèce, équivaut à la persistance d'une solution alternative satisfaisante non explorée et fait dès lors obstacle à l'octroi d'une dérogation sur le fondement du b) du 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement.
21. Il ressort des pièces du dossier que l'estive du groupement pastoral d'Arreau compte mille huit cent cinquante-trois ovins. Afin d'assurer la protection du troupeau contre les ours, trois bergers à temps plein et un berger à mi-temps sont aidés par quatre chiens de protection. Si, ainsi que le soutient l'association requérante, il résulte de l'avis du conseil national de protection de la nature du 15 mars 2022 rendu dans le cadre de l'élaboration de l'arrêté du 20 juin 2022 que la combinaison des bergers, du parcage nocturne du troupeau et des chiens de protection, soit l'association des trois moyens de protection prévus par l'arrêté du 28 novembre 2019, semble la plus adaptée pour prévenir les dommages, le préfet de l'Ariège établit en l'espèce, sans être contesté sur ce point, à l'aide notamment de planches photographiques des lieux, que la topographie de ceux-ci ne permet pas d'installer des parcs électriques fermés ou semi-fermés. Dans ces conditions, et dès lors que les autres moyens de protection mis en œuvre apparaissent suffisants eu égard à la taille du troupeau, l'association requérante n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté méconnaîtrait les dispositions de l'article 2 de l'arrêté du 20 juin 2022, ni celles du 4° l'article L. 411-2 du code de l'environnement.
Quant à la méconnaissance de la condition relative au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations de l'espèce dans son aire de répartition naturelle :
22. Pour apprécier si le projet ne nuit pas au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle, il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, de déterminer, dans un premier temps, l'état de conservation des populations des espèces concernées et, dans un deuxième temps, les impacts géographiques et démographiques que les dérogations envisagées sont susceptibles de produire sur celui-ci.
23. Il est constant, en l'espèce, que l'état de conservation de l'ours brun à la date de l'arrêté attaqué n'était pas favorable. Il ressort en revanche des pièces du dossier que le risque auditif lié au déploiement des mesures d'effarouchement n'est pas démontré et est en tout état de cause sans incidence sur l'état de conservation de l'espèce. Le risque d'éloignement, et par conséquent de perte d'habitat naturel, ne concerne que les ours en situation de prédation effective et est donc proportionné et strictement limité à l'estive pour laquelle la dérogation est accordée, au cours d'une nuit, lorsque les conditions sont remplies. S'agissant de la mise en œuvre de telles mesures, il est établi que seules des personnes formées interviennent. L'effarouchement est également sans incidence sur les femelles gestantes au stade où il est susceptible d'intervenir, soit entre juin et novembre, dès lors que l'espèce effectue une gestation à nidation différée qui consiste en un blocage du phénomène de segmentation de l'œuf quelques jours seulement après la fécondation, lequel ne reprend que plusieurs mois plus tard, vers novembre, après l'entrée en hibernation. Aucun risque n'est enfin établi s'agissant des femelles suitées ainsi qu'il a été dit au point 16 du présent jugement, dès lors que le bilan de l'expérimentation n'a fait ressortir aucun risque pour des femelles suitées concernées et que l'association requérante n'apporte aucun élément permettant d'établir le risque qu'elle allègue. S'agissant par ailleurs de l'effet cumulé des différentes autorisations accordées, ce risque est en l'espèce nul dès lors que l'ensemble des autres autorisations ont été suspendues par le juge des référés. Par suite, l'association One Voice n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué serait de nature, au vu de l'ensemble des pièces du dossier, à porter atteinte au bon état de conservation de la population d'ours concernée.
24. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de l'association One Voice doit être rejetée.
Sur les frais liés au litige :
25. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions de l'association One Voice présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de l'association One Voice est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à l'association One Voice, au groupement pastoral d'Arreau et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
- Copie en sera adressée pour information au préfet de l'Ariège.
Délibéré après l'audience du 21 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Grimaud, président,
M. Quessette, premier conseiller,
Mme Lequeux, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.
La rapporteure,
A. LEQUEUX
Le président,
P. GRIMAUDLa greffière,
M. A
La République mande et ordonne au préfet de l'Ariège en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608292
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. A... contre l'arrêté du préfet des Hautes-Alpes du 5 mai 2026 prolongeant son assignation à résidence. Le requérant invoquait une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a jugé que les contraintes horaires imposées (présence au domicile de 14h à 17h) n'étaient pas disproportionnées, faute de preuves suffisantes de leur incompatibilité avec le suivi scolaire de sa belle-fille. La décision s'appuie sur les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608430
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 14 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne méconnaissait pas les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), le préfet ayant examiné les critères légaux. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, y compris la demande d'aide juridictionnelle provisoire et de communication du dossier.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant sénégalais, contestant un arrêté préfectoral du 15 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la situation personnelle du requérant avait été examinée, notamment son maintien irrégulier après expiration de son visa. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, sur la base des articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
01/06/2026