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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205269

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205269

vendredi 21 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205269
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAMARI DE BEAUFORT-TERCERO-YEPONDE ATY AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 septembre 2022, M. B D, représenté par Me Tercero, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 16 août 2022 par lequel la préfète de l'Ariège l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ariège de lui délivrer une attestation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de procéder au réexamen de sa situation dans le délai de deux mois à compter de la décision à intervenir ;

4°) d'enjoindre à la préfète de l'Ariège de justifier de l'effacement sur le système d'information Schengen dans les quinze jours de sa demande sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, de lui verser la même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont méconnu son droit d'être entendu, tel que protégé par les stipulations de l'article 41 et de l'article 51 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et tiré des principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen individuel de la situation dès lors que le préfet n'a pas examiné les risques en cas de retour au Mali au regard de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur de fait sur sa date de naissance et sur son parcours de vie ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation et méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :

- elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison des craintes de persécutions qu'il encourt dans son pays d'origine ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est privée de base légale dans la mesure où la mesure d'éloignement est elle-même illégale ;

- elle est disproportionnée ;

Par des pièces et un mémoire en défense enregistrés le 15 septembre 2022 et le 4 octobre 2022, la préfète de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Tercero, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que le requérant est âgé de 22 ans, qu'il est arrivé en France à dix-neuf ans, qu'il est difficile d'admettre que le droit d'être entendu ait été respecté alors que la préfecture n'a aucune connaissance du dossier d'asile de M. D, que la préfecture a insuffisamment examiné la situation du requérant, qu'elle s'est contentée de se fonder sur une fiche d'état-civil pour apprécier sa situation familiale, sans se renseigner sur les raisons et les motifs pour lesquels la demande d'asile a été rejetée et prendre connaissance de son dossier d'asile, et sans tenir compte des très mauvaises relations qu'il entretient avec les membres de sa famille restés au Mali, que le simple fait de considérer qu'il avait passé trente-cinq ans au Mali caractérise une erreur de fait révélant un défaut d'examen, que les jurisprudences citées par la préfecture ne concerne que des questions de défaut de motivation, qu'il a donné satisfaction aux associations qui l'ont accueilli, aux éducateurs qui l'accompagnent, aux employeurs qui l'ont fait travailler, qu'en arrivant en France, il ignorait le français car il n'a jamais été scolarisé, qu'il démontre donc des efforts d'intégration sérieux au point de nouer des relations fortes avec d'autres jeunes, que M. D est suivi à raison d'un syndrome de stress post-traumatique, qu'il se rend en centre médico-psychologique chaque semaine, que le pays de renvoi devra être annulé en raison des craintes de persécution et enfin que l'interdiction de retour sur le territoire français a été prononcée comme une sanction,

- les observations de M. D, assisté de M. C, interprète en bambara, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- la préfète de l'Ariège n'étant ni présente ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, né le 24 avril 1984 à Kotouba (Mali), de nationalité malienne est entré sur le territoire français le 1er octobre 2019 afin de solliciter l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile par une décision du 17 février 2022. La Cour nationale du droit d'asile a confirmé ce rejet par une décision du 13 juillet 2022. Par un arrêté du 16 août 2022, la préfète de l'Ariège l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de douze mois. Par sa présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

3. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Le paragraphe 1 de l'article 51 de la charte précise que : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ".

4. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise après que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusée à l'étranger ou si l'étranger ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application de l'article L. 542-1, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du défaut de reconnaissance de cette qualité ou de ce bénéfice. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu à l'occasion de l'examen de sa demande d'asile.

5. En l'espèce, M. D a été mis à même, dans le cadre de sa demande d'asile, de porter à la connaissance de l'administration, et des instances chargées de l'examen de sa demande d'asile, l'ensemble des informations relatives à sa situation personnelle dont il souhaitait se prévaloir et il n'est pas établi qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance des services de la préfecture des informations utiles avant que soit pris à son encontre l'arrêté attaqué, alors qu'il ne pouvait pas ignorer qu'en cas de rejet de sa demande d'asile, il serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ainsi que le mentionne expressément le " guide du demandeur d'asile en France " qui lui a été remis lors de la présentation de sa demande d'asile. Ainsi, M. D ne peut être regardé comme ayant été privé de son droit d'être entendu.

6. En deuxième lieu, et contrairement à ce que soutient le requérant, il ne ressort pas des termes des décisions attaquées que la préfète n'aurait pas examiné sérieusement la situation de M. D notamment au regard des risques encourus en cas de retour au Mali.

7. En troisième lieu, si la préfète de l'Ariège a retenu à tort que le requérant est né en 1984 alors que ce dernier est né en 2000 et était ainsi âgé de vingt-deux ans à la date de l'arrêté attaqué, il résulte toutefois de l'instruction qu'elle aurait pris les mêmes décisions si elle n'avait pas commis cette erreur. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

8. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. Si M. D se prévaut d'une particulière intégration sur le territoire français, en versant au dossier deux attestations, démontrant qu'il a participé à des stages et des parcours d'intégration mis en place par des associations ainsi qu'une promesse d'embauche pour un emploi de logisticien dans le cadre d'un contrat à durée déterminée d'une durée de six mois, ces éléments ne sont pas suffisants pour considérer que l'intéressé, qui se déclare célibataire et sans charge de famille et qui est entré récemment sur le territoire, aurait désormais le centre de ses intérêts privés en France. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il serait dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine. Par ailleurs, si le requérant soutient avoir des problèmes de santé, et notamment des difficultés d'ordre psychologique, les certificats médicaux produits ne se prononcent pas sur la disponibilité des soins dans son pays d'origine et ne sauraient dès lors être regardés comme de nature à établir que son état ferait obstacle à son éloignement. Dans ces conditions, la préfète de l'Ariège n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a donc pas méconnu les stipulations précitées. Pour les mêmes motifs, elle n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de ses décisions sur la situation de M. D.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. M. D soutient qu'il risque d'être exposé à des traitements inhumains et dégradants, en cas de retour dans son pays d'origine, compte tenu de sa relation avec une femme d'une caste noble et que suite à la découverte de celle-ci, il a subi des sévices, a été menacé et intimidé. Toutefois, alors que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile ont conclu au rejet de sa demande d'asile, il ne produit aucun élément de nature à établir la réalité des risques personnels et directs qu'il invoque. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, la préfète mentionne, dans la décision attaquée, les éléments de droits et de fait sur lesquels elle se fonde et précise que le prononcé d'une interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée de douze mois ne porte pas atteinte au droit à la vie privée et familiale de l'intéressé. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation ne peut qu'être écarté.

13. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français serait privée de base légale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire.

14. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

15. Il ressort des pièces du dossier que M. D ne justifie ni d'une ancienneté de séjour significative en France, ni de liens particulièrement intenses dans ce pays. Il ne se prévaut d'aucune circonstance humanitaire particulière. Par suite, nonobstant l'absence d'une précédente mesure d'éloignement et d'une menace pour l'ordre public, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée limitée à douze mois serait disproportionnée.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Ariège en date du 16 août 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonctions sous astreinte :

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions relatives aux injonctions sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Tercero la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Me Tercero et à la préfète de l'Ariège.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 202Le magistrat désigné,

F. A Le greffier,

B. GALAND

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ariège en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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