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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205555

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205555

mardi 11 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205555
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAMARI DE BEAUFORT-TERCERO-YEPONDE ATY AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 septembre 2022 et des pièces complémentaires enregistrées le 22 septembre 2022, Mme B F A, représentée par Me Amari de Beaufort, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 septembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et l'arrêté du même jour par lequel il l'a assignée à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet responsable de la détermination de l'Etat responsable de mettre un terme à cette procédure et de lui délivrer un dossier de demande d'asile dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, dans le cas où la demande d'aide juridictionnelle serait rejetée, le versement de cette même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

- l'arrêté méconnaît l'article 4 du règlement n° 604/2013 ;

- le préfet ne justifie pas que les autorités espagnoles ont bien été saisies par les autorités françaises dans les délais imposés par le règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

En ce qui concerne l'arrêté d'assignation à résidence :

- il est privé de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Fiblec, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Amari de Beaufort, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens,

- les observations de Mme A, assistée de M. E, interprète en anglais, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ghanéenne, née le 27 juin 1982 à Koforidua (Ghana), déclare être entrée régulièrement sur le territoire français le 27 juillet 2022. Lors de l'enregistrement de son dossier complet le 22 août 2022, le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'elle était titulaire d'un visa délivré le 20 juin 2022 par les autorités espagnoles et valable du 2 juillet 2022 au 31 juillet 2022. Par deux arrêtés en date du 19 septembre 2022, dont Mme A demande l'annulation, le préfet de la Haute-Garonne a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours renouvelables dans le département de la Haute-Garonne.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

3. En premier lieu, l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 dispose : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre l'ensemble des éléments d'information prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. La remise de ces éléments doit intervenir en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations, c'est-à-dire au plus tard lors de l'entretien prévu par les dispositions de l'article 5 du même règlement, entretien qui doit notamment permettre de s'assurer qu'il a compris correctement ces informations. Eu égard à leur nature, la remise par l'autorité administrative de ces informations prévues par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

4. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée s'est vu remettre le 22 août 2022, par les services de la préfecture de la Haute-Garonne, les fascicules composant la brochure instituée à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013, lesquels étaient rédigés en langue anglaise que l'intéressée a déclaré comprendre et savoir lire. Mme A a attesté de la remise effective de ces documents en apposant sa signature le jour même sur la page de garde de chacun d'entre eux et a donc bénéficié de l'information requise sur l'application du règlement (UE) n° 604/2013. Au demeurant, si la requérante soutient à l'audience qu'elle n'a pas été informée de l'enjeu que constituait cet entretien pour expliquer sa situation de vulnérabilité, il ressort des pièces du dossier, et notamment du résumé de l'entretien individuel au cours de laquelle elle a reçu les brochures, qu'elle a pu faire état d'éléments relatifs à sa situation, et notamment à son état de santé. Par suite, l'article 4 du règlement précité n'a pas été méconnu.

5. En deuxième lieu, l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 relatif à la présentation d'une requête aux fins de prise en charge dispose : " L'Etat membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) n° 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. / Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéa, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite. ". Par ailleurs, aux termes de l'article 15 du règlement (CE) n° 1560/2003 : " 1. Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre États membres visant à l'application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique " DubliNet " établi au titre II du présent règlement () 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d'un point d'accès national visé à l'article 19 est réputée authentique. / 3. L'accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse ".

6. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Garonne justifie avoir saisi les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge de la demande d'asile de Mme A le 24 août 2022 et que ces mêmes autorités ont fait connaître leur accord explicite le 2 septembre 2022. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet ne justifie pas que les autorités espagnoles ont bien été saisies par les autorités françaises dans les délais imposés par le règlement (UE) n° 604/2013 manque en fait et doit être écarté.

7. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. ()". La faculté ainsi laissée à chaque Etat membre, par le 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Cette possibilité doit en particulier être mise en œuvre lorsqu'il y a des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé courra, dans le pays de destination, un risque réel d'être soumis à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. D'une part, la requérante soutient que les autorités espagnoles, qui font face à un afflux massif de migrants, n'étant pas en mesure d'accorder aux demandeurs d'asile des conditions d'accueil satisfaisantes, le préfet de la Haute-Garonne a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. A l'appui de ses allégations, elle produit plusieurs articles de presse ainsi que des rapports de l'" Asylum Information Database " (AIDA) et de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés (CEAR), un communiqué de presse de la présidence du gouvernement espagnol et une résolution du Défenseur des droits espagnol. Ces documents relèvent une " croissance exponentielle des personnes qui sollicitent une demande de protection internationale " et indiquent que l'Espagne est devenu " le premier pays de l'Union européenne en termes de nombre de demandes de protection internationale ", mais soulignent également l'augmentation considérable, en 2019, du budget consacré à l'accueil des demandeurs d'asile et des réfugiés et l'engagement de conseils municipaux, comme ceux de Madrid et de Barcelone, et de gouvernements régionaux, tels que celui du Pays basque, pour faire face à la saturation du dispositif d'hébergement. Si, ainsi que l'a retenu le Défenseur des droits dans une résolution adressée le 11 août 2020 au ministère de l'intérieur, les mesures en termes de ressources matérielles et humaines sont encore insuffisantes pour répondre à l'augmentation croissante de demandes d'asile, il ne ressort pas de ces documents, nonobstant les retards dans la prise en charge des demandeurs de protection internationale, que leurs conditions matérielles d'accueil seraient caractérisées par des carences structurelles d'une ampleur telle qu'il y aurait lieu de conclure d'emblée, et quelles que soient les circonstances, à l'existence de risques suffisamment réels et concrets, pour l'ensemble des demandeurs de protection internationale, indépendamment de leur situation personnelle, d'être systématiquement exposés à une situation de dénuement matériel extrême qui porterait atteinte à leur santé physique ou mentale ou les mettrait dans un état de dégradation incompatible avec la dignité humaine, prohibé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, la requérante ne démontre pas qu'il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'elle serait personnellement exposée à une situation de dénuement matériel totale par sa seule appartenance au groupe dit des " dublinés ". Dans ces conditions, Mme A ne démontre pas qu'il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'elle serait personnellement exposée à des risques réels de subir la torture ou des traitements inhumains ou dégradants en cas de transfert aux autorités espagnoles, alors que l'Espagne, qui a explicitement accepté sa responsabilité le 2 septembre 2022 de prise en charge de sa demande d'asile, est membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. D'autre part, si Mme A se prévaut de problèmes de santé, en présentant notamment un certificat médical du 23 juillet 2021 indiquant qu'elle souffre d'arthrose de l'articulation cunéonaviculaire du pied gauche et qu'elle a bénéficié d'un suivi lié à cette pathologie jusqu'en août 2022, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le système de soins espagnol ne serait pas susceptible de prendre en charge cette pathologie dans des conditions équivalentes à la France et que son suivi ne pourrait y être poursuivi. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que le 19 septembre 2022 la requérante a communiqué l'ensembles des données médicales la concernant au préfet et accepté leur transmission aux autorités espagnoles. Il résulte de tout ce qui précède que le préfet de la Haute-Garonne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en décidant de ne pas faire usage des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013.

En ce qui concerne l'arrêté d'assignation à résidence :

10. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision l'assignant à résidence serait privée de base légale.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés du préfet de la Haute-Garonne en date du 19 septembre 2022 portant décision de transfert aux autorités espagnoles et assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'injonction sous astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, en la présente instance, la partie perdante, la somme demandée par le conseil de la requérante au titre des frais de procédure.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B F A, à Me Amari de Beaufort et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 202Le magistrat désigné,

B. D Le greffier,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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