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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205862

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205862

jeudi 13 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205862
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBACHELET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 octobre 2022, M. B E, représenté par Me Bachelet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a prononcé son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile ainsi que l'arrêté du même jour portant assignation à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans le délai de 24 heures à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, en tout état de cause, de procéder au réexamen de sa demande ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à titre subsidiaire, sur le seul fondement du L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- le préfet s'est placé en situation de compétence liée ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut de base légale ;

- il méconnaît l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Bachelet, représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que le requérant est entré très récemment en France, que l'Espagne a rejeté sa demande d'asile, que la décision ne prend pas en compte les éléments médicaux alors qu'il a déposé des ordonnances le 5 octobre 2022 concernant un traitement pour l'hyperthyroïdie, que l'arrêté, dont la formulation est stéréotypée, n'en fait pas état, que les arrêtés ne comportent ne comporte pas d'heure de sorte qu'on ne peut s'assurer que l'arrêté d'assignation se fonde sur un arrêté de transfert qui aurait été préalablement notifié à M. E, qu'il en résulte un défaut de base légale de l'arrêté portant assignation,

- les observations de M. E, assisté de M. D, interprète en langue turque, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. E ressortissant turc né le 18 février 1970 à Akhisar (Turquie) indique être entré en France le 3 septembre 2022 et a sollicité le bénéfice de l'asile auprès de la préfecture de la Haute-Garonne. Lors de l'enregistrement de son dossier, le relevé de ses empreintes digitales a révélé qu'il avait introduit une demande similaire en Espagne le 12 février 2020. Les autorités espagnoles ont été saisies d'une requête aux fins de reprise en charge le 12 septembre 2022 et ont fait connaitre leur accord le 15 septembre 2022. Par deux arrêtés en date du 5 octobre 2022, le préfet de la Haute-Garonne a prononcé le transfert de M. E aux autorités espagnoles et l'a assigné à résidence dans le département de la Haute-Garonne. Par la présente requête, l'intéressé demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

3. En premier lieu, l'arrêté portant transfert de M. E aux autorités espagnoles vise le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et précise que la consultation du système Eurodac a révélé qu'il avait introduit une demande d'asile en Espagne le 12 février 2020. Il indique que les autorités espagnoles, saisies sur le fondement de l'article 18.1 d) de ce règlement, ont donné leur accord explicite le 15 septembre 2022 pour la reprise en charge de l'intéressé. Il mentionne enfin que la situation du requérant ne relève pas des dérogations prévues à l'article 17 du même règlement. L'arrêté est ainsi suffisamment motivé.

4. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes mêmes de l'arrêté contesté ni des autres pièces du dossier que le préfet de la Haute-Garonne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation du requérant avant de prononcer la mesure en litige.

5. En troisième lieu, il résulte de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 que le demandeur d'asile doit se voir remettre une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application dudit règlement, et, en tout état de cause, avant la tenue de l'entretien individuel institué par l'article 5 du même règlement. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de cette information, la remise de la brochure commune prévue par les dispositions précitées constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

6. Il ressort des pièces produites par le préfet en défense que le requérant s'est bien vu remettre, le 7 septembre 2022, soit le jour même de l'enregistrement de sa demande d'asile, la brochure A intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et la brochure B intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", lesquelles étaient rédigées en langue turque, qu'il a indiqué comprendre et savoir lire. Le vice de procédure invoqué à ce titre doit donc être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel () est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a bénéficié, le 7 septembre 2022, de l'entretien individuel prévu par les dispositions précitées, mené par un agent qualifié de la préfecture par le biais d'un interprète en langue turque. Il a été mis à même de présenter toutes les observations pertinentes sur son itinéraire et sa situation personnelle. Le vice de procédure invoqué sur le fondement de ces dispositions ne peut donc qu'être écarté.

9. En cinquième lieu, il ne ressort ni des termes mêmes de l'arrêté contesté ni des autres pièces du dossier que le préfet se serait placé en situation de compétence liée et, notamment, qu'il n'aurait pas apprécié l'opportunité d'appliquer les clauses discrétionnaires prévues par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Le moyen sera dès lors écarté.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement (UE) n° 604/2013, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs.

11. M. E soutient que sa situation relève des dérogations prévues par les articles 17.1 et 17.2 du règlement (UE) n° 604/2013 compte tenu de son état de santé. Il produit une ordonnance médicale en date du 20 septembre 2022 lui prescrivant un traitement, pour une durée d'un mois à renouveler deux fois, contre les affections et troubles de la thyroïde. Ce seul document est toutefois à lui seul insuffisant pour établir que le transfert de M. E entraînerait, par lui-même, une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Garonne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de mettre en œuvre les dispositions précitées des articles 17.1 et 17.2 du règlement (UE) n° 604/2013.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

12. En premier lieu, l'arrêté susvisé précise les éléments de droit et de fait sur lesquels il se fonde et rappelle notamment que le requérant fait l'objet d'une mesure de transfert dont l'exécution demeure une perspective raisonnable. Il est ainsi suffisamment motivé.

13. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, que l'arrêté portant assignation à résidence en date du 5 octobre 2022, qui mentionne dans ses visas l'arrêté préfectoral portant transfert aux autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile, aurait été édicté avant que ce dernier arrêté n'ait été notifié au requérant. Le moyen tiré du défaut de base légale de l'arrêté attaqué doit donc être écarté.

14. En troisième lieu, il résulte notamment des dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " () En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée. () ".

15. Eu égard à l'accord explicite des autorités espagnoles, lequel est valable pendant une période de six mois, le préfet de la Haute-Garonne n'a pas fait une inexacte application de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en regardant l'exécution de la mesure de transfert comme constituant une perspective raisonnable. Le moyen invoqué sur le fondement de ces dispositions ne peut dès lors qu'être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du préfet de la Haute-Garonne en date du 5 octobre 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Le présent jugement rejette les conclusions à fin d'annulation et n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte sont donc rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, la somme réclamée par le requérant au titre des frais exposés non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, au préfet de la Haute-Garonne et à Me Bachelet.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

F. A Le greffier,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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