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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205934

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205934

mardi 18 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205934
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMERCIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

D une requête enregistrée le 11 octobre 2022 et des pièces enregistrées le 13 octobre 2022, Mme B A, représentée D Me Mercier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2022 D lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et l'arrêté du même jour portant assignation à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans le délai de 24 heures à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros D jour de retard en application des dispositions des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative et, à tout le moins, de procéder au réexamen de sa demande ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle, et dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, le versement de cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est estimé à tort en situation de compétence liée ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 17.1 et 17.2 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut de base légale ;

- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

D un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés,

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Fiblec, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Mercier, représentant Mme A, absente, qui conclut aux mêmes fins et D les mêmes moyens,

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 15 août 1985 à Ebimpe Aniama, a déclaré être entrée sur le territoire français le 10 juillet 2022. Le 22 juillet 2022, elle s'est présentée à la préfecture de la Haute-Garonne pour y formuler une demande d'asile. Lors de l'enregistrement de son dossier complet, le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'elle avait fait l'objet d'un contrôle de police en Espagne le 14 septembre 2021. Les autorités espagnoles ont été saisies le 29 juillet 2022 d'une demande de prise en charge en application de l'article 13.1 du règlement (UE) n° 604/2013 et ont fait connaître leur accord le 31 août 2022 sur la base de l'article 13.1 de ce même règlement. D deux arrêtés du 10 octobre 2022 dont elle demande l'annulation, le préfet de la Haute-Garonne a décidé du transfert de l'intéressée aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () D la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. D dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée D un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. ().

4. Il ressort tant des pièces du dossier, et notamment des attestations des psychologues qui ont suivi Mme A, que de ce qui a été soutenu à l'audience, que la requérante a déclaré avoir quitté la Côte d'Ivoire en raison d'un mariage forcé, avoir été victime de violences sexuelles et physiques dans son pays d'origine et au Maroc, être restée dix-huit mois au Maroc où elle a donné naissance à un enfant décédé en août 2021 pendant la traversée entre le Maroc et l'Espagne en raison d'un manque d'eau et de nourriture, avoir été menacée de mort D des passeurs si elle évoquait cet événement, et s'être retrouvée isolée dans un camp sur l'île espagnole de Grande Canarie avant de gagner la France. A l'appui de ses déclarations, Mme A produit un avis de naissance et un acte de naissance indiquant qu'elle a accouché d'un jeune garçon le 28 août 2020 au Maroc ainsi que des photographies représentant un jeune garçon. D ailleurs, il est constant que Mme A a déposé une première demande d'asile en France le 27 décembre 2021, a fait l'objet d'une première mesure de transfert aux autorités espagnoles le 28 février 2022, dont la légalité a été confirmée D un jugement du tribunal administratif de Toulouse du 11 mars 2022, a exécuté cette mesure le 11 mai 2022, et est revenue en France, selon ses déclarations, le 22 juillet 2022 pour y déposer de nouveau une demande d'asile. Il ressort de l'attestation d'accompagnement psychologique du 29 juillet 2022 versée à l'instance et postérieure à ce retour en France, que les événements rapportés D l'intéressée ont généré chez elle des symptômes invalidants et un risque suicidaire important, et il apparaît, sans que cela soit sérieusement contredit en défense, que son état de vulnérabilité s'est aggravé depuis son premier séjour en France, alors qu'elle a, D ailleurs, indiqué, dans son courrier du 27 juillet 2022 adressé au préfet de la Haute-Garonne n'avoir bénéficié d'aucune prise en charge lors de son dernier séjour en Espagne. D suite au regard de ces derniers éléments et du caractère crédible des déclarations de la requérante, l'autorité préfectorale a, dans les circonstances très particulières de l'espèce, commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire application de la clause discrétionnaire prévue D l'article 17 du règlement. Le moyen invoqué à cet égard doit dès lors être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 10 octobre 2022 D lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé du transfert de Mme A aux autorités espagnoles doit être annulé, ainsi que, D voie de conséquence, l'arrêté du même jour portant assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu ci-dessus, le présent jugement implique nécessairement que la demande d'asile de Mme A soit examinée D la France. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne d'enregistrer cette demande en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

7. Sous réserve de l'admission définitive de la requérante à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Mercier à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Mercier la somme de 1 250 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à la requérante, la somme de 1 250 euros lui sera directement versée.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés du préfet de la Haute-Garonne du 10 octobre 2022 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne d'enregistrer la demande d'asile de Mme A en procédure normale, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 250 euros à Me Mercier, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Mercier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 250 euros sera versée à Mme A.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au préfet de la Haute-Garonne et à Me Mercier.

Rendu public D mise à disposition au greffe le 18 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

B. C Le greffier,

B. GALAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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