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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2206249

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2206249

vendredi 18 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2206249
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantBRAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 26 octobre 2022 et le 8 novembre 2022, M. A D, représenté par Me Gentilhomme, demande au juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la délibération du 18 juillet 2022 par laquelle le conseil municipal de Saint-Victor-et-Melvieu a décidé d'acquérir la parcelle cadastrée A 918 par voie de préemption ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Saint-Victor-et-Melvieu la somme de 3 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

s'agissant de la condition tenant à l'urgence :

-l'urgence est présumée en cas d'éviction d'un acquéreur dans le cadre de l'exercice par une commune du droit de préemption ;

-la conclusion de l'acte authentique actant le transfert de propriété au profit de la commune de Saint-Victor-et-Melvieu est prévue le 17 novembre 2022 ;

s'agissant de la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

-la délibération en litige est entachée d'un vice d'incompétence dès lors que par délibération du 23 mai 2020, le conseil municipal a délégué au maire de la commune le pouvoir de préempter ;

-la mention dans le cadre de la déclaration d'intention d'aliéner (DIA) de l'intention de la commune, et du maire en particulier, d'exercer son droit de préemption, ne saurait être considérée comme une véritable décision, d'autant que les mentions portées dans ce cadre font expressément référence à la délibération du conseil municipal jointe à cette DIA ;

-le courrier du 20 juillet 2022 ne peut être analysé que comme une notification de la délibération du 18 juillet 2022 ;

-il n'est pas établi que cette délibération a été transmise aux services de la préfecture dans le délai de deux mois à compter de la réception de la déclaration d'intention d'aliéner tel que le prévoient les dispositions de l'article L. 2131-1 du code général des collectivités territoriales et qu'elle serait donc exécutoire ;

-la commune ne démontre pas que cette délibération aurait été transmise à la propriétaire du bien concerné dans le délai de deux mois ;

-aucune décision n'ayant été notifiée tant au vendeur qu'à l'acquéreur potentiel à la date du 1er septembre 2022, la commune de Saint-Victor-et-Melvieu doit être regardée comme ayant renoncé à exercer son droit de préemption ;

-la délibération contestée est insuffisamment motivée au regard de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

-à supposer même que les objectifs visés par la procédure de préemption soient conformes aux dispositions de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, la commune ne justifiait pas, à la date de la décision de préemption, de la réalité du projet de jardins partagés ni de celui concernant l'élargissement du chemin du Travers.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 novembre 2022, la commune de Saint-Victor-et-Melvieu, représentée par Me Bras, conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge de M. D la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

-l'urgence n'est pas établie dès lors que le requérant ne justifie ni même n'expose de circonstances qui caractériseraient la nécessité pour lui de réaliser à très brève échéance un projet qu'il envisagerait sur la parcelle considérée, alors qu'il a attendu trois mois avant de déposer une requête en référé pour demander la suspension de l'exécution de la délibération du 18 juillet 2022, et plusieurs semaines après avoir déposé sa requête en annulation et qu'il s'est donc lui-même placé en situation d'urgence ;

-la requête est dépourvue d'effets utiles dès lors que le requérant ne demande pas la suspension de la décision du maire du 20 juillet 2022 décidant de l'exercice du droit de préemption et que la procédure de préemption ne sera donc pas suspendue ;

-la commune a intérêt à réaliser rapidement les projets sur la parcelle préemptée car ils permettraient de répondre à des besoins des habitants tant pour leur consommation alimentaire personnelle que pour l'exercice de leurs activités professionnelles ;

-la mise en œuvre des projets communaux fondant la décision de préemption ne constituent pas des opérations aux conséquences irréversibles ou irréparables ;

-et qu'aucun des autres moyens de la requête n'est fondé.

Vu :

-les autres pièces du dossier ;

-la requête n° 2205437 enregistrée le 14 septembre 2022 tendant à l'annulation de la décision contestée.

Vu le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 novembre 2022, en présence de Mme Tur, greffière d'audience :

-le rapport de M. B,

-les observations de Me Guranna, représentant M. D, qui a repris ses écritures et a notamment ajouté que la seule production par la commune d'un courrier du 20 juin 2022 aux termes duquel des habitants évoquent un projet de jardins partagés ne saurait attester de la réalité d'un projet existant au sens de la jurisprudence, et que le plan de situation censé venir au soutien du bien-fondé du projet d'élargissement de la voirie est insuffisant,

-les observations de Me Benkaïd, substituant Me Bras, représentant la commune de Saint-Victor-et-Melvieu, qui a repris ses écritures et a notamment objecté, s'agissant du moyen tiré de l'incompétence, qu'une décision de préemption n'est soumise à aucun formalisme particulier, le courrier du 20 juillet 2022 du maire pouvant donc légalement être regardé comme une décision autonome par laquelle il a entendu exercer son droit de préemption, et a ajouté que le requérant ne justifie pas d'un projet concret d'utilisation du bien qu'il convoite,

-et les observations de M. D, qui a confirmé son intérêt pour l'acquisition de la parcelle en litige, qui est adjacente à sa propriété, pour y édifier un local à usage professionnel, en précisant que s'il est certes déjà propriétaire d'autres terrains sur le territoire de la commune, ceux-ci ne sont pas constructibles, et a enfin fait valoir que le prétendu projet de jardins partagés, sur une parcelle d'une surface de 471 m², n'est pas réaliste car il ne suffirait pas pour assurer, comme cela est invoqué, la subsistance alimentaire de 15 familles.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".

Sur la condition tenant à l'urgence :

2. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés se prononce.

3. Eu égard à l'objet d'une décision de préemption et à ses effets vis-à-vis de l'acquéreur évincé, la condition d'urgence doit en principe être regardée comme remplie lorsque celui-ci demande la suspension d'une telle décision. Il peut toutefois en aller autrement dans le cas où le titulaire du droit de préemption justifie de circonstances particulières, tenant par exemple à l'intérêt s'attachant à la réalisation rapide du projet qui a donné lieu à l'exercice du droit de préemption. Il appartient au juge des référés de procéder à une appréciation globale de l'ensemble des circonstances de l'espèce qui lui est soumise.

4. En l'espèce, la commune expose qu'elle a pour projet, sur la parcelle préemptée, d'une part de créer des jardins partagés destinés aux habitants du village qui ne disposent pas de jardins ou de terrains agricoles, mais qui ont besoin d'une production familiale de fruits et légumes pour faire face à une situation économique difficile (pénurie et coût de carburant, difficulté de communication, coût d'approvisionnement notamment), d'autre part d'élargir le chemin permettant d'accéder à plusieurs habitations et à plusieurs bâtiments agricoles dont un hangar destiné à loger du matériel agricole dont les dimensions rendent leur circulation sur le chemin actuel impossible du fait de l'étroitesse et de l'inadaptation de son embranchement aux conditions contemporaines d'exploitation agricole, et qu'elle a intérêt à réaliser rapidement ces projets car ils permettraient de répondre à des besoins des habitants de la commune, pour le premier, pour leur consommation alimentaire personnelle et, pour le second, pour l'exercice de leurs activités professionnelles. Toutefois, au vu de cette faible argumentation, la commune ne peut être regardée comme justifiant de circonstances particulières de nature à motiver la réalisation rapide de ces deux projets. Par ailleurs, la circonstance selon laquelle M. D aurait tardé à déposer sa requête en référé, ou celle selon laquelle il ne justifierait pas lui-même de la réalité d'un projet ni encore aucun des autres arguments opposés par la commune de Saint-Victor-et-Melvieu, ne sont de nature à renverser la présomption d'urgence dont il bénéficie. Dans ces conditions, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

Sur la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

5. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau et à permettre l'adaptation des territoires au recul du trait de côte, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. () / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. () ". Aux termes de l'article L. 300-1 du même code : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels, notamment en recherchant l'optimisation de l'utilisation des espaces urbanisés et à urbaniser. / L'aménagement, au sens du présent livre, désigne l'ensemble des actes des collectivités locales ou des établissements publics de coopération intercommunale qui visent, dans le cadre de leurs compétences, d'une part, à conduire ou à autoriser des actions ou des opérations définies dans l'alinéa précédent et, d'autre part, à assurer l'harmonisation de ces actions ou de ces opérations. ".

6. Il résulte de ces dispositions que, pour exercer légalement ce droit, les collectivités titulaires du droit de préemption urbain doivent, d'une part, justifier, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, faire apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption.

7. En premier lieu, il ressort des pièces versées dans l'instance que le conseil municipal de la commune de Saint-Victor-et-Melvieu a, par une délibération du 23 mai 2020 prise sur le fondement de l'article L. 2122-22 du code général des collectivités territoriales, délégué au maire le pouvoir d'exercer au nom de la commune le droit de préemption urbain et il n'est pas allégué par la commune qu'une délibération ultérieure aurait rapporté cette délégation. Le conseil municipal doit donc être regardé comme s'étant dessaisi de sa compétence et ne pouvait dès lors compétemment décider, comme il l'a fait par sa délibération du 18 juillet 2022, d'acquérir par voie de préemption la parcelle cadastrée A 918 et d'autoriser D à signer tous documents nécessaires à cet effet. Par ailleurs, le courrier du 20 juillet 2022 par lequel D de de Saint-Victor-et-Melvieu a informé le notaire de la propriétaire de cette parcelle que la commune a décidé d'exercer son droit de préemption sur ce bien, lequel courrier fait expressément mention du fait que cette décision a été prise par délibération en date du 18 juillet 2022 du conseil municipal, ne saurait être regardé comme une décision autonome par laquelle celui-ci a entendu exercer es qualité le droit de préemption. Il suit de là que le moyen tiré de ce que cette délibération du 18 juillet 2022 est entachée d'un vice d'incompétence apparaît propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.

8. En second lieu, et pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, au seul vu des pièces versées dans l'instance par la commune, soit une lettre datée du 20 juin 2022 signée de trois personnes se présentant comme membres de la " cellule Solaris de Saint-Victor-et-Melvieu " évoquant de manière peu circonstanciée leur adhésion à un projet de jardins partagés avec comme objectif l'autonomie alimentaire, ainsi qu'un plan de situation, non coté et totalement inexploitable en l'état, censé justifier la nécessité d'élargir un chemin pour permettre à un riverain d'accéder à ses propriétés avec son matériel agricole, seul un autre moyen de la requête, tiré de l'absence de justification par la commune de la réalité d'un projet existant à la date à laquelle elle a entendu exercer son droit de préemption, cet exercice apparaissant de pure opportunité, est également de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

9. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'ordonner la suspension de l'exécution de la délibération du 18 juillet 2022 du conseil municipal de Saint-Victor-et-Melvieu.

Sur les frais liés au litige :

10. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. D, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Saint-Victor-et-Melvieu demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Saint-Victor-et-Melvieu une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la délibération du 18 juillet 2022 du conseil municipal de Saint-Victor-et-Melvieu est suspendue, au plus tard jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : la commune de Saint-Victor-et-Melvieu versera à M. D une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D, à la commune de Saint-Victor-et-Melvieu et à Mme C.

Fait à Toulouse, le 18 novembre 202Le juge des référés,

B. B

La greffière,

P. TUR

La République mande et ordonne à la préfète de l'Aveyron en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation, la greffière,

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