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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2206332

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2206332

jeudi 12 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2206332
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantALEXOPOULOS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 octobre 2022, Mme B A, représentée par Me Alexopoulos, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2022 par lequel la préfète du Lot a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Lot de lui délivrer un titre de séjour d'un an portant la mention vie privée et familiale dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à tout le moins, de procéder au réexamen de sa situation sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Alexopoulos de la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce règlement emportant renonciation à l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'arrêté pris dans son ensemble est entaché d'un vice d'incompétence de son auteur ;

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'un vice de procédure tiré de l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ; elle méconnait les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations des articles 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ; elle est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale ; elle est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de renvoi est insuffisamment motivée, elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 décembre 2022, la préfète du Lot conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Cherrier a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante colombienne née le 29 juin 1983 à Santafe de Bogota, est entrée en France le 24 juillet 2019 sous couvert d'un visa de court séjour. Le 21 octobre 2019, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de commerçante qui lui a été refusé par un arrêté du 16 décembre 2019. Cet arrêté ayant été annulé par un jugement du tribunal administratif de Toulouse du 1er octobre 2020, l'intéressée s'est vue délivrer une carte de séjour valable du 9 octobre 2020 au 8 octobre 2021, dont elle a demandé le renouvellement sur le fondement des dispositions de l'article L. 421-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile puis, au cours de l'instruction, sur celui des dispositions de l'article L. 421-3 du même code. La préfète du Lot a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi par un arrêté du 10 octobre 2022, que l'intéressée demande au tribunal d'annuler.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions concernant les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de l'arrêté attaqué, Mme A était la mère d'une petite fille d'un an et demi, née en France et dont le père, ressortissant équatorien, séjourne régulièrement en France. Si la préfète du Lot fait valoir que ni l'ancienneté de leur relation, ni la contribution du père à l'entretien et à l'éducation de leur enfant ne sont établies, il ressort toutefois des pièces du dossier que celui-ci exerçait, à la date de l'arrêté litigieux, une activité professionnelle et que le couple vivait ensemble, avec l'enfant, chez une ressortissante française qui connaît la requérante depuis plusieurs années et atteste héberger le couple depuis le 25 juillet 2019. Le maire de la commune de Montfaucon-du-Lot a par ailleurs indiqué, dans une attestation du 22 septembre 2022, qu'un logement pouvait être accordé à la famille et que la requérante pourrait trouver un emploi dans la restauration, domaine qui connaît des difficultés de recrutement. Il n'est par ailleurs pas contesté que le compagnon de la requérante, né en 1969 et qui n'a pas la même nationalité qu'elle, vit en France depuis l'année 1997, qu'il y exerce une activité professionnelle et a vocation à y demeurer. Le refus du titre de séjour opposé à Mme A faisant obstacle à ce qu'elle se maintienne sur le territoire français, la décision de la préfète du Lot a pour effet de séparer pour une durée indéterminée la cellule familiale et de priver l'enfant du couple de la présence de l'un de ses parents. Ainsi dans les circonstances de l'espèce, et alors même que l'intéressée pourrait revenir en France après avoir régularisé sa situation, le refus de séjour qui lui a été opposé méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant.

4. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 10 octobre 2022 par lequel la préfète du Lot a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution " ; Aux termes de l'article L. 911-3 : " Saisie de conclusions en ce sens, la juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. "

6. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de la décision contestée implique nécessairement que la préfète du Lot délivre à Mme A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement dans les circonstances de fait et de droit. Par suite, il y a lieu de prescrire cette mesure, qui devra intervenir dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a toutefois pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

7. Dans les circonstances de l'espèce, Mme A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Alexopoulos sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète du Lot du 10 octobre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Lot, sous réserve d'un changement dans les circonstances de fait et de droit, de délivrer Mme A un titre de séjour " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Alexopoulos la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A, à Me Alexopoulos et à la préfète du Lot.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

Mme Jorda, conseillère,

Mme Péan, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 octobre 2023.

L'assesseure la plus ancienne

V. JORDA

La présidente-rapporteure,

S. CHERRIER La greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au préfet du Tarn en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

220633

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