Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I- Par une requête, enregistrée sous le n°2206466 le 8 novembre 2022, et des mémoires, enregistrés le 13 février 2023 et le 16 janvier 2024, M. A... B..., représenté par Me Gautier, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 19 octobre 2022 par lequel le maire de la commune de Toulouse l’a suspendu de ses fonctions ;
2°) d’enjoindre à la commune de Toulouse de procéder à sa réintégration et de lui verser l’intégralité des salaires non perçus en raison de la suspension dont il a fait l’objet dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de ladite commune une somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté attaqué est entaché d’un vice d’incompétence ;
- il est entaché d’erreurs de fait, de droit et d’appréciation au regard de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 26 janvier 2023 et le 12 mars 2024, la commune de Toulouse, représentée par Me Lonqueue, conclut au rejet de la requête et à ce qu’il soit mis à la charge de M. B... une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir qu’aucun des moyens soulevés n’est fondé.
Par une ordonnance du 27 février 2024, la clôture de l’instruction a été fixée au 26 avril suivant.
II- Par une requête, enregistrée sous le n°2300821 le 13 février 2023, M. A... B..., représenté par Me Gautier, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 7 février 2023 par lequel le maire de la commune de Toulouse a maintenu sa suspension de fonctions ;
2°) d’enjoindre à la commune de Toulouse de procéder à sa réintégration et de lui verser l’intégralité des salaires non perçus en raison de la suspension dont il a fait l’objet dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de ladite commune une somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que l’arrêté attaqué méconnaît l’article L. 531-2 du code général de la fonction publique.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 19 avril 2023 et le 12 mars 2024, la commune de Toulouse, représentée par Me Lonqueue, conclut au rejet de la requête et à ce qu’il soit mis à la charge de M. B... une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir qu’aucun des moyens soulevés n’est fondé.
Par une ordonnance du 12 mars 2024, la clôture de l’instruction a été fixée au 26 avril suivant.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Camorali ;
- les conclusions de M. Leymarie, rapporteur public ;
- les observations de Me Gautier, avocat de M. B... ;
- et les observations de Me Taddei, substituant Me Lonqueue, avocat de la commune de Toulouse.
Considérant ce qui suit :
M. B..., agent de maîtrise principal à la direction de la cuisine centrale de la commune de Toulouse a, par arrêté du 19 octobre 2022 du maire de cette commune, été suspendu de ses fonctions. Par un arrêté du 7 février 2023, la même autorité a maintenu cette mesure. Par ses deux requêtes, enregistrées sous les ° 2206466 et 2300821, M. B... demande l’annulation de ces arrêtés.
Sur la jonction :
Les requêtes évoquées au point précédent, qui portent sur la situation d’un même agent, présentent à juger des questions connexes et ont fait l’objet d’une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.
Sur les conclusions à fin d’annulation de l’arrêté du 19 octobre 2022 :
En premier lieu, l’arrêté attaqué a été signé par M. Henri de Lagoutine, conseiller municipal de la commune de Toulouse, qui par un arrêté du maire de cette commune du 15 avril 2021, a reçu une délégation de fonctions pour notamment, au nom du maire, prendre tous les actes de l’autorité hiérarchique en matière de personnel. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des mentions portées sur l’arrêté du 15 avril 2021, qui font foi, jusqu’à preuve contraire, que cette délégation, transmise au contrôle de légalité le 15 avril 2021 et affichée le 16 avril 2021, était exécutoire à la date de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.
En second lieu, aux termes de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique : « Le fonctionnaire, auteur d'une faute grave, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline (…) ».
Une mesure de suspension de fonctions ne peut être prononcée à l’encontre d’un fonctionnaire que lorsque les faits imputables à l’intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et que l’éloignement de l’intéressé se justifie au regard de l’intérêt du service. Eu égard à la nature conservatoire d’une mesure de suspension et à la nécessité d’apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition tenant au caractère vraisemblable des faits, il appartient au juge de l’excès de pouvoir de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l’autorité administrative au jour de sa décision. Les éléments nouveaux qui seraient, le cas échéant, portés à la connaissance de l’administration postérieurement à sa décision, ne peuvent ainsi, alors même qu’ils seraient relatifs à la situation de fait prévalant à la date de l’acte litigieux, être utilement invoqués au soutien d’un recours en excès de pouvoir contre cet acte.
Il ressort des pièces du dossier que, pour prendre la mesure de suspension attaquée, le maire de Toulouse s’est fondé sur le compte rendu d’entretien du 13 octobre 2022 ainsi que sur la plainte déposée le lendemain par une agente travaillant également à la cuisine centrale de cette commune et qui a rapporté des faits d’agressions et de harcèlement sexuels commis à son encontre par le requérant. Eu égard au caractère concordant de ces éléments sur lesquels le maire de Toulouse s’est fondé, les faits justifiant la mesure de suspension contestée présentent un caractère de vraisemblance suffisant pour justifier une telle mesure. En outre, ces faits, qui sont susceptibles de recevoir des qualifications pénales, présentent une gravité suffisante de nature à justifier cette suspension. Par suite, en suspendant M. B... de ses fonctions, le maire de Toulouse n’a entaché l’arrêté contesté d’aucune erreur de fait ni erreur de droit ni erreur d’appréciation.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à solliciter l’annulation de l’arrêté du 19 octobre 2022 par lequel le maire de Toulouse a prononcé sa suspension de fonctions.
Sur les conclusions à fin d’annulation de l’arrêté du 7 février 2023 :
Aux termes de l’article L. 531-2 du code général de la fonction publique : « Si, à l'expiration du délai mentionné à l'article L. 531-1, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l'objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions. / Le fonctionnaire qui fait l'objet de poursuites pénales est également rétabli dans ses fonctions à l'expiration du même délai sauf si les mesures décidées par l'autorité judiciaire ou l'intérêt du service y font obstacle. ».
Il ressort des pièces du dossier que, à la suite de l’entretien et de la plainte mentionnés au point 6, le maire de Toulouse a, par courrier du 20 octobre 2022, transmis au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Toulouse un signalement sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale. Si une enquête préliminaire a été diligentée, celle-ci n’a toutefois abouti à aucune poursuite pénale. Dans ces conditions, à la date de l’arrêté attaqué, l’administration devait, à l’expiration de la période initiale de suspension, soit le 20 février 2023, rétablir M. B... dans ses fonctions. Par suite, en ayant décidé de prolonger la suspension de fonctions de ce dernier, l’administration a entaché l’arrêté contesté d’erreur de droit.
Il résulte de ce qui précède que M. B... est fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 7 février 2023 par lequel le maire de la commune de Toulouse a prolongé sa suspension de fonctions à titre conservatoire.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Une réintégration administrative n’ayant pas pour effet d’entraîner, en l’absence de service fait, le versement des rémunérations non perçues, et dès lors que M. B... a été réintégré dans ses fonctions à compter du 21 juin 2023, le présent jugement implique seulement que le maire de la commune de Toulouse procède, dans un délai d’un mois, à la réintégration administrative de l’intéressé durant la période du 20 février 2023, date d’effet de l’arrêté attaqué, au 21 juin 2023. En revanche, il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais de l’instance :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B..., lequel n’a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, une quelconque somme à verser à la commune de Toulouse au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Par ailleurs, dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de mettre à la charge de la commune de Toulouse la somme que M. B... demande au titre des mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 7 février 2023 par lequel le maire de la commune de Toulouse a prolongé la suspension de fonctions de M. B... est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune de Toulouse, dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, de procéder à la réintégration de M. B... pour la période courant du 20 février 2023 au 21 juin 2023.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la commune de Toulouse.
Délibéré après l’audience du 11 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Meunier-Garner, présidente,
Mme Michel, première conseillère,
Mme Camorali, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mars 2026.
La rapporteure,
J. CAMORALI
La présidente,
M.-O. MEUNIER-GARNER
La greffière,
M. C...
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,