mardi 15 novembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2206501 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Avocat requérant | LASPALLES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2022, Mme D et M. F C, représentés par Me Laspalles, demandent à la juge des référés :
1°) d'admettre Mme B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'enjoindre au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de les admettre dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile adapté à leur situation dans un délai de
24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de les prendre en charge dans le cadre du dispositif de l'hébergement d'urgence, dans un lieu adapté à leur situation, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat et de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement à leur conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à eux-mêmes, sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative, s'ils devaient ne pas être admis à l'aide juridictionnelle.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que ne disposant d'aucune ressource, ni d'aucun hébergement, en dépit de leur acceptation des conditions matérielles d'accueil, ils se trouvent dans une situation de grande précarité, vivant dans la rue, alors que Mme B, qui a déjà subi une fausse couche au cours du mois de mars 2022, est enceinte et donc vulnérable, et qu'il est à craindre que ses conditions de vie compromettent la poursuite de sa grossesse ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile dès lors qu'en leur qualité de demandeurs d'asile, ils sont éligibles aux conditions matérielles d'accueil et ne se sont pourtant vu allouer ni hébergement ni l'aide aux demandeurs d'asile, les contraignant ainsi à recourir régulièrement aux service du 115 ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'hébergement d'urgence et à leur dignité dès lors qu'ils ne bénéficient d'aucune prise en charge adaptée à l'état de grossesse de Mme B et doivent recourir régulièrement aux serviceS du 115 ; ils contestent l'absence de places d'hébergement qui leur est opposée ;
- cette situation emporte des conséquences graves notamment pour Mme B, dont l'état physique et mental est préoccupant.
Par un mémoire, enregistré le 14 novembre 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'urgence n'est pas caractérisée dès lors que Mme B n'a pas signalé son état de grossesse lors de son entretien d'évaluation et n'a fait état la concernant d'aucun problème de santé justifiant une prise en charge particulière. Bénéficiant désormais d'un suivi médical régulier, il n'apparait pas que son état de santé présenterait une gravité telle qu'elle devrait être regardée comme présentant une vulnérabilité particulière au sens de l'article
L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; les services de l'OFII sont à la recherche d'un hébergement pour sa prise en charge au sein du dispositif national d'accueil mais, compte tenu de la saturation du dispositif national d'accueil, ses services n'ont pas encore été en mesure de lui soumettre une proposition d'hébergement ; elle s'est vu allouer l'allocation pour demandeur d'asile majorée au titre du mois d'octobre 2022 faute pour elle d'avoir pu bénéficier d'une orientation dès l'enregistrement de sa demande d'asile ; par ailleurs, elle peut bénéficier de l'assistance des structures locales et d'un hébergement au titre du dispositif du 115 ;
- pour les mêmes motifs, aucune atteinte grave et manifestement illégale n'a été portée au droit d'asile.
La requête a été communiquée au préfet de la Haute-Garonne, qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme A, en application de l'article pour statuer sur les demandes de référés.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 14 novembre 2022 à 11 heures.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de
Mme Tur, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Poupineau, juge des référés ;
- et les observations orales de Me Laspalles, représentant les requérants, qui reprend ses conclusions et moyens. Il fait, en outre, valoir que Mme B n'était pas enceinte lors de l'entretien d'évaluation, qui s'est déroulé le 1er juin 2022 et ne pouvait ainsi informer l'OFII de son état de grossesse. L'OFII ne produit aucun élément permettant d'apprécier la saturation dont il se prévaut du dispositif national d'accueil, les chiffres produits datant de la fin du mois de juillet 2022.
- l'Office français de l'immigration et de l'intégration et le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présents ni représentés.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante géorgienne, est entrée en France le 13 mai 2022 et a sollicité l'asile. Sa demande a été enregistrée selon la procédure accélérée le 1er juin 2022 et elle a accepté l'offre de prise en charge de l'OFII. M. C, son époux, également de nationalité géorgienne, est entré en France le 17 août 2021. La demande d'asile qu'il a présentée le 21 septembre 2021 a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 16 février 2022 et il a déposé une demande de réexamen qui a été enregistrée en procédure accélérée. Par la présente requête, ils demandent à la juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre d'une part, au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de les admettre dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile et d'autre part, au préfet de la Haute-Garonne de leur designer un lieu susceptible de les accueillir en urgence.
Sur la demande d'admission, à titre provisoire, de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce et aux délais dans lesquels le juge des référés doit se prononcer, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
En ce qui concerne les conclusions dirigées contre l'office français de l'immigration et de l'intégration :
5. Si la privation du bénéfice des mesures prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, le caractère grave et manifestement illégal d'une telle atteinte s'apprécie en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et de la situation du demandeur. Ainsi, le juge des référés, qui apprécie si les conditions prévues par l'article L. 521-2 du code de justice administrative sont remplies à la date à laquelle il se prononce, ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de cet article en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation de famille. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque situation, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation familiale de la personne intéressée.
6. Les requérants font valoir que, bien qu'ils aient accepté l'offre de prise en charge de l'OFII, ils ne perçoivent toujours pas l'allocation pour demandeur d'asile et aucune proposition d'hébergement ne leur a été faite. Toutefois, l'OFII oppose la saturation du dispositif d'accueil spécifique dédié aux demandeurs d'asile dans le département de la Haute-Garonne, le plaçant dans l'impossibilité de soumettre aux intéressés une proposition d'hébergement. Ainsi, il ressort des écritures de l'Office, non sérieusement contestées par les requérants, que 1284 adultes sans enfant sont en attente d'une orientation vers un hébergement dans le département. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que
Mme B, seule bénéficiaire à ce jour des conditions matérielles d'accueil, et titulaire de la carte d'allocation pour demandeurs d'asile, a bénéficié au titre du mois d'octobre 2022 de l'allocation pour demandeurs d'asile majorée. Eu égard à ces circonstances, et alors que Mme B n'a pas informé l'OFII de son état de grossesse, il n'apparait pas, en l'état de l'instruction, qu'en ne proposant pas un hébergement à Mme B et à son époux, l'Office aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile.
7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions dirigées contre l'office français de l'immigration et de l'intégration doivent être rejetées.
En ce qui concerne les conclusions dirigées contre le préfet de la Haute-Garonne :
8. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".
9. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.
10. Il n'est pas contesté qu'à la date de la présente ordonnance, les requérants ne disposent d'aucune solution d'hébergement et dorment dans l'un des terminaux de l'aéroport de Toulouse-Blagnac. Ils justifient par ailleurs avoir adressé vainement de nombreux appels au service du 115 afin d'obtenir un hébergement d'urgence. Enfin, les éléments médicaux produits établissent que Mme B est enceinte de trois mois et bénéficie d'une prise en charge médicale en raison d'une précédente fausse couche survenue au cours du mois de mars 2022. Le préfet de la Haute-Garonne, qui n'a produit aucune observation en défense, et n'était pas représenté à l'audience, ne conteste pas la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouvent les requérants, ni n'allègue qu'il ne disposerait pas des moyens requis pour assurer leur prise en charge. Dans ces conditions, Mme B et à M. C, qui justifient d'une situation d'urgence et d'une situation de " détresse médicale, psychique et sociale ", au sens des dispositions précitées de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles, sont fondés à soutenir qu'en s'abstenant de les prendre en charge dans le cadre de l'hébergement d'urgence, le préfet de la Haute-Garonne a porté une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à un hébergement d'urgence, qui constitue une liberté fondamentale.
11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de désigner à Mme B et à M. C un lieu d'hébergement d'urgence susceptible de les accueillir dans un délai de 48 heures à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
12. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Laspalles d'une somme de 1 000 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, et sous réserve de l'admission définitive de Mme B à l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de désigner à
Mme B et M. C un lieu d'hébergement d'urgence susceptible de les accueillir dans un délai de 48 heures à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à Me Laspalles une somme de 1 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et de l'admission définitive de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme E B, à
M. F C, à Me Laspalles, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au préfet de la Haute-Garonne.
Fait à Toulouse, le 15 novembre 2022.
La juge des référés,
V. ALa greffière
P. Tur
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
la greffière en chef,
ou par délégation, la greffière,
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01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
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01/06/2026