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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2206745

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2206745

mardi 29 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2206745
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMERCIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête enregistrée le 22 novembre 2022 et des pièces enregistrées le 24 novembre 2022, Mme C B, représentée A Me Mercier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 novembre 2022 A lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et l'arrêté du même jour portant assignation à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros A jour de retard en application des dispositions des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative et, à tout le moins, de procéder au réexamen de sa demande ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à son conseil, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle, et dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, le versement de cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- il méconnait les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnait les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il est entaché d'une erreur de droit, car le préfet s'est estimé à tort en situation de compétence liée ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 17.1 et 17.2 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut de base légale ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

A un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Fiblec, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Mercier, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins A les mêmes moyens. Me Mercier soulève également deux nouveaux moyens à l'encontre de la décision de transfert, tirés de la méconnaissance de l'article 3 et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- les observations de Mme B, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- les observations de M. E, représentant le préfet de la Haute-Garonne.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante ivoirienne née le 11 janvier 1999 à Abobo (Côte d'Ivoire), a déclaré être entrée en France le 7 septembre 2022. Lors de l'enregistrement de son dossier complet de demande d'asile le 12 octobre 2022, le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'un relevé d'empreintes avait été effectué A les autorités espagnoles le 9 août 2022. A deux arrêtés du 21 novembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence. A sa présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée A la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

3. Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. A dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée A un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. ()". La faculté laissée aux autorités françaises, A les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée A un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis A la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est en concubinage avec un ressortissant ivoirien titulaire d'une carte de séjour mention " travailleur temporaire " en cours de validité et bénéficiaire d'un contrat de travail à durée déterminée. En outre, l'intéressée produit à l'instance un compte rendu hospitalier de consultation aux urgences en date du 26 octobre 2022 indiquant un état de grossesse de neuf semaines. A cet égard, il ressort des pièces du dossier que son concubin a déclaré, dans une attestation établie le 23 novembre 2022, être le père de l'enfant. Si la préfecture fait valoir que la requérante n'avait pas déclaré être enceinte lors de l'entretien individuel conduit le 12 octobre 2022, il résulte de ce qui vient d'être dit qu'elle n'a découvert cet état que postérieurement. Enfin, il ressort également des pièces du dossier que la requérante et son concubin ont commencé à chercher un nouvel appartement antérieurement à la décision contestée et qu'un suivi gynécologique particulier a été mis en place en raison d'une découverte fortuite d'une excroissance lors de l'examen gynécologique pratiqué le 26 octobre 2022. A suite au regard de l'ensemble de ces éléments, sur lesquels a insisté la requérante lors de ses déclarations à l'audience, l'autorité préfectorale a, dans les circonstances particulières de l'espèce, commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire application de la clause discrétionnaire prévue A l'article 17 du règlement. Le moyen invoqué à cet égard doit être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 21 novembre 2022 A lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé du transfert de Mme B aux autorités espagnoles doit être annulé, ainsi que, A voie de conséquence, l'arrêté du même jour portant assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu ci-dessus, le présent jugement implique nécessairement que la demande d'asile de Mme B soit examinée A la France. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne d'enregistrer cette demande en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

7. Sous réserve de l'admission définitive de la requérante à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Mercier à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Mercier la somme de 1 250 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à la requérante, la somme de 1 250 euros lui sera directement versée.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés du préfet de la Haute-Garonne du 21 novembre 2022 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 250 euros à Me Mercier, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Mercier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 250 euros sera versée à Mme B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, à Me Mercier et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 29 novembre 202Le magistrat désigné,

B. D La greffière,

A. BACH

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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