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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2206812

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2206812

mardi 6 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2206812
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCOHEN-DRAI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 novembre 2022, M. A E, représenté par Me Cohen-Drai, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 novembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé une interdiction de retour de deux ans ;

3°) de mettre les dépens à la charge de l'Etat ainsi qu'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il appartient au préfet de la Haute-Garonne de justifier de la compétence de l'auteur de l'arrêté attaqué ;

- les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnues ;

- les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ont été violées ;

- la décision portant interdiction de retour est privée de base légale, par suite de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 décembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Héry a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant tunisien né le 11 février 1992, est entré en France le 14 juin 2013 sous couvert d'un visa de long séjour " conjoint de français ", des suites de son mariage avec une française le 2 mars 2013. Ce mariage a été annulé par jugement du tribunal de grande instance de Toulouse du 26 octobre 2015 pour défaut d'intention matrimoniale. M. E s'est marié le 20 avril 2019 avec une autre française. Par arrêté du 4 décembre 2019, la préfète du Gers a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours. La requête formée par l'intéressé contre cet arrêté a été rejetée par jugement du tribunal administratif de Pau du 16 juin 2020, confirmé par arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux le 23 février 2021. Par sa requête, M. E demande l'annulation de l'arrêté du 23 novembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour de 2 ans.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. E, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par arrêté du 18 octobre 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 19 octobre 2022, le préfet de la Haute-Garonne a donné délégation à Mme C D, cheffe du bureau de l'éloignement et du contentieux, à l'effet de signer notamment les décisions d'éloignement ainsi que les décisions les assortissant. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E aurait sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni que le préfet de la Haute-Garonne se soit prononcé d'office sur le droit du requérant à bénéficier d'un tel titre de séjour. Dès lors, le moyen soulevé à l'encontre de la décision obligeant M. E à quitter le territoire français et tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté comme inopérant.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

6. Il ressort des pièces du dossier que M. E est entré régulièrement en France en septembre 2013. S'il soutient s'être maintenu depuis sur le territoire français, il n'en justifie pas par les éléments produits à l'appui de la requête, constitués notamment d'avis d'imposition au titre des années 2016 à 2019 mentionnant l'absence de perception de revenus et d'attestations non circonstanciées rédigées par des connaissances. Le requérant, qui est divorcé de sa seconde épouse, est célibataire et sans enfant. Il se prévaut de sa relation avec une ressortissante française depuis le mois de juin 2021 mais n'établit toutefois pas, par la seule production d'une attestation d'hébergement rédigée le 23 novembre 2022, l'ancienneté et la stabilité de cette relation. La production d'une promesse d'embauche du 19 novembre 2022, au caractère au demeurant peu probant, n'est pas de nature à justifier de son insertion professionnelle. Enfin, M. E n'établit pas être isolé en Tunisie où vivent ses parents ainsi que ses deux frères et sa sœur, selon ses déclarations lors de son audition par les services de police. Ainsi, eu égard à la durée et aux conditions de séjour en France de l'intéressé, le préfet de la Haute-Garonne n'a pas, en décidant de l'obliger à quitter le territoire français, porté une atteinte disproportionnée au droit de M. E au respect de sa vie privée et familiale. Dès lors, le moyen soulevé à l'encontre de cette décision et tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

7. En quatrième lieu, les moyens soulevés à l'encontre de la décision obligeant M. E à quitter le territoire français étant écartés, le moyen tiré du défaut de base légale de la décision portant interdiction de retour, par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

8. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité compétente, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait ou non l'objet d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que si M. E déclare être en France depuis septembre 2013, il ne justifie pas, ainsi qu'il a été dit au point 6 du présent jugement, de sa présence habituelle sur le territoire français depuis cette date. Le premier mariage de M. E le 2 mars 2013 avec une française a été annulé par le tribunal de grande instance de Toulouse le 26 octobre 2015 pour défaut d'intention matrimoniale. Le requérant indique être divorcé de sa seconde épouse française, le mariage ayant eu lieu le 20 avril 2019. Il est célibataire et sans enfant et n'établit pas l'ancienneté et la stabilité de la relation maritale dont il se prévaut avec une française. M. E a fait l'objet le 4 décembre 2019 d'un arrêté de refus de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours. S'il soutient ne pas constituer une menace à l'ordre public, il a lui-même indiqué lors de son audition par les services de police le 23 novembre 2022 être défavorablement connu des services de police, de justice et de gendarmerie pour " aide au séjour et violences ". Ainsi, en décidant de prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 2 ans, le préfet de la Haute-Garonne n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E à fin d'annulation de l'arrêté du 23 novembre 2022 doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les conclusions de M. E tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Cohen-Drai et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Sarraute, première conseillère,

Mme Douteaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2024.

La présidente-rapporteure,

F. HÉRY

L'assesseure la plus ancienne,

N. SARRAUTE

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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