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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2206979

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2206979

jeudi 9 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2206979
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDURAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 décembre 2022, M. A D, représenté par Me Durand, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 11 novembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de procéder au réexamen de sa situation administrative dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour en qualité de demandeur d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des entiers dépens du procès et la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et, dans l'hypothèse où il ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, de lui verser cette même somme au seul visa de l'article L. 761-1.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont entachées d'un défaut de compétence de leur auteur ;

- elles sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation et des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

- elle méconnait les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :

- elle est privée de base légale dans la mesure où elle est justifiée par la décision du même jour portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle porte atteinte à son droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants, tel que protégé par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il encourt des risques personnels en cas de retour en Albanie et qu'il présente un état de santé nécessitant une prise en charge dont le défaut pourrait entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité ;

Par un mémoire en défense enregistré le 30 décembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Belaid substituant Me Durand, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que le requérant est entré en 2017, que sa demande d'asile a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile en 2021, que sa demande de réexamen a fait l'objet d'une irrecevabilité de l'office français de protection des réfugiés et apatrides en 2022, qu'il a fait un recours, qu'il a fait également une demande de titre de séjour " étranger malade " qui a été rejetée, qu'un recours en est en cours devant le tribunal de céans, que la motivation n'est pas suffisante, que le requérant entre dans le champ des interdictions contre les obligation de quitter le territoire français, qu'il souffre de plusieurs pathologies, que sont produits des certificats faisant état notamment d'une hypertension artérielle sévère, d'un syndrome de stress post-traumatique avec un risque suicidaire, qu'il a un suivi pneumologique, cardiologique et psychologique, qu'il ne pourra en bénéficier dans son pays d'origine, de surcroît il a vécu en Albanie des atrocités qui sont directement en lien avec son état, que les rapports cités pointent les défaillances du système de santé en Albanie, qu'il a besoin, en cas de décompensation, d'un accès à un hôpital, à moins de trente minutes, qu'il ne pourra avoir accès à de tels services dans son pays d'origine,

- les observations de M. D, assisté de Mme B, interprète en albanais, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant albanais né le 28 février 1966 à Tirana (Albanie), déclare être entré en France le 23 avril 2017. Il a déposé une demande d'asile le 22 mai 2017, rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Il a fait l'objet d'un arrêté du préfet de la Haute-Garonne portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de destination, qui a été annulé par un jugement du 21 novembre 2018 du tribunal de céans. La Cour nationale du droit d'asile a confirmé le rejet de sa demande d'asile par une décision du 2 novembre 2021. Le 2 avril 2019, il a sollicité son admission au séjour pour motif humanitaire en raison de son état de santé. Le 15 mai 2020, il a fait l'objet d'un arrêté du préfet de la Haute-Garonne portant refus de séjour. Le 28 juillet 2022, il a sollicité le réexamen de sa demande d'asile et l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris une décision d'irrecevabilité sur sa demande le 12 août 2022. Par un arrêté du 11 novembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Par sa présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

3. En premier lieu, par un arrêté du 18 octobre 2022, publié au recueil administratif le lendemain, le préfet de la Haute-Garonne a donné délégation à Mme E, directrice des migrations et de l'intégration, en matière de police des étrangers et notamment pour signer les mesures d'éloignement et les décisions les assortissant. Par conséquent, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet mentionne les éléments de fait qui constitue la situation personnelle et familiale de l'intéressé. Enfin, le préfet indique que l'intéressé n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué comporte l'ensemble des considérations de fait et de droit sur lesquelles il se fonde. Par suite, il est suffisamment motivé.

5. En troisième et dernier lieu, il ne ressort pas des termes de l'arrêté, ni des autres pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation du requérant. Par suite, le moyen est écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ".

7. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de deux certificats médicaux établis le 18 septembre 2020 et le 15 décembre 2021 par les docteurs Yajjou et Maincion, médecins généralistes à " La Case de Santé " que M. D est atteint d'un état poly-pathologique associant un trouble ventilatoire mixte, une hypertension artérielle sévère, de multi-lipomes, une volumineuse hernie de la ligne blanche et un syndrome de stress post-traumatique. Ces différentes pathologies nécessitent un suivi spécialisé en pneumologie, cardiologie, chirurgie viscérale, orthopédie et psychologie, et un traitement médicamenteux. Cependant, d'une part, s'il ressort de ces mêmes certificats que l'hypertension artérielle de M. D, si elle est non contrôlée, peut amener à des complications graves, des médicaments pour le traitement de l'hypertension, dont le Captopril et l'Atenolol, qui ont été déjà prescrits à l'intéressé en France, figurent sur la liste des médicaments disponibles en Albanie, que le préfet de la Haute-Garonne a produit à l'appui de son mémoire en défense. D'autre part, si le certificat médical du 15 décembre 2021 relate, s'agissant du syndrome de stress post-traumatique, un risque de décompensation sur un mode déficitaire ou auto-agressif incluant un risque suicidaire " en raison du lien de la pathologie avec le pays ", ces constatations ne sont pas corroborées par celles de la psychologue clinicienne qui suit M. D depuis le mois de janvier 2020 et dont les certificats du 9 juillet 2020, du 2 mars 2021 et du 16 décembre 2021 indiquent seulement que l'état psychique de l'intéressé " semble " être en lien direct avec les événements vécus dans son pays sans faire état de risques de décompensation dans le cas d'un retour en Albanie. Enfin, il ne ressort pas des pièces médicales produites que l'absence de prise en charge des autres pathologies de M. D dont la demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade présentée le 2 avril 2019 a été rejetée après que le collège des médecins de l'OFII ait rendu un avis qui lui était défavorable, exposerait celui-ci à des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

8. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la cour européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dont les stipulations ont été reprises à l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. En l'espèce, si M. D réside sur le territoire français depuis le 21 mai 2017, il n'a été autorisé à y séjourner qu'à titre provisoire. Il ressort des pièces du dossier que sa conjointe et ses quatre enfants résident dans son pays d'origine, en Albanie. Il résulte de ce qui a été précédemment dit au point 7 du présent jugement que l'état de santé de l'intéressé ne fait pas obstacle à son éloignement. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de M. D au respect de sa vie privée tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées. Pour les mêmes motifs, la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation du requérant et des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi serait illégale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

11. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ", et d'autre part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

12. M. D fait valoir qu'en cas de retour en Albanie, il risque d'être exposé à des traitements contraires aux stipulations et dispositions précitées. Toutefois, alors que tant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile ont conclu au rejet de sa demande d'asile, il ne produit aucun élément de nature à établir la réalité des risques personnels et directs qu'il invoque. Par ailleurs, s'il soutient qu'il encourt des risques en raison de son état de santé, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant n'établit pas qu'il ne pourrait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne en date du 11 novembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions relatives à l'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Durand la somme réclamée en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

16. La présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par M. D sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Durand et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mars 2023.

Le magistrat désigné,

F. C Le greffier,

M. F

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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