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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2207150

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2207150

vendredi 3 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2207150
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantTERCERO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 décembre 2022, M. D C, représenté par Me Tercero, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 décembre 2022 par lequel la préfète du Lot l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Lot de réexaminer sa situation administrative à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui remettre dans l'attente et dès notification de la décision à intervenir une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Lot de procéder à l'effacement du signalement du fichier aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen et d'en justifier quinze jours après la demande qui lui sera adressée par le requérant ou son conseil sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté litigieux est entaché d'un défaut de compétence de son auteur ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, qui n'évoque pas le critère de l'atteinte à l'ordre public et ne démontre pas qu'il n'aurait pas respecté une précédente mesure d'éloignement, est entachée d'un défaut de motivation et est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 décembre 2022, la préfète du Lot conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Tercero, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins abandonne le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte, soulève deux nouveaux moyens tirés de ce que la mesure d'éloignement n'a été prise que dans le but d'empêcher M. C de concrétiser son projet de mariage et de ce que les mesures attaquées portent une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation. Me Tercero précise que le requérant est entré en 2019, que l'arrêté comporte sur ce point une erreur de plume, qu'il a un projet de mariage avec une ressortissante française, d'origine réunionnaise, qu'il a d'ailleurs été interpelé dans le cadre d'une procédure de saisie-vente au domicile de sa compagne (pièce 2 du mémoire en défense), qu'il a indiqué lors de son audition qu'il réside à Toulouse mais vient de temps en temps chez sa compagne, qu'une demande de mariage a été déposée à la mairie, qu'il est dans l'attente de documents albanais pour finaliser ce mariage, qu'on peut donc affirmer que la préfecture, informée de ce projet de mariage, a pris la mesure dans le but d'empêcher le requérant de pouvoir concrétiser son projet de mariage, d'autant qu'elle est assortie d'une interdiction de retour, que cette décision procède d'un défaut d'examen, car elle ne fait pas état de ce projet de mariage, qu'il y a également une atteinte à sa vie privée et familiale, et une erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences de la décision d'éloignement et d'interdiction de retour, que la police ne s'est pas rapprochée de la mairie de Cahors alors qu'elle y était tenue dans le cadre de la vérification du droit au séjour,

- les observations de M. C, assisté de Mme A, interprète en langue albanaise, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet n'étant ni présent, ni représenté.

Une note en délibéré, présentée pour M. C, a été enregistrée le 20 janvier 2023. Elle n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant albanais, né le 12 février 1996 à Tirana (Albanie) déclare être entré sur le territoire français le 2 octobre 2019 et a sollicité le bénéfice de l'asile. Par une décision du 11 mai 2020, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande. Il a formé un recours devant la Cour nationale du droit d'asile le 9 septembre 2020. La demande de réexamen de sa demande d'asile a été jugée irrecevable par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 15 février 2021. Le 27 avril 2021, le préfet de la Haute-Garonne a pris une mesure d'éloignement à l'encontre du requérant, que celui-ci déclare avoir exécutée. M. C indique être de nouveau entré en France le 2 octobre 2021. Par un arrêté du 12 décembre 2022, la préfète du Lot l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, M. C demande au tribunal de prononcer l'annulation de ces décisions.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué précise les dispositions et stipulations dont il fait application, notamment le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il rappelle que M. C est entré en France le 2 octobre 2019, en dispense de visa, pour y demander l'asile, qu'il s'y est maintenu de manière irrégulière après la notification de la décision de rejet par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 11 mai 2020, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 9 octobre 2020 et le rejet de sa demande de réexamen par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 15 février 2021. L'arrêté vise également le 3° de l'article L. 612-2 et l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise que M. C a déclaré avoir fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 27 avril 2021 et qu'il s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français sans accomplir aucune démarche. Il vise ensuite les articles L. 612-6 et L.612-10 et précise que le requérant n'établit pas avoir fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France et qu'une interdiction de retour d'un an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au regard de sa vie privée et familiale. Il indique, enfin, que l'intéressé n'établit pas être exposé à des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par conséquent, les décisions attaquées sont suffisamment motivées.

4. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée, ni des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen sérieux et suffisant de la situation du requérant. Le moyen d'erreur de droit invoqué à cet égard doit être écarté.

5. En troisième lieu, si M. C soutient qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet a en réalité cherché à faire obstacle à son mariage avec sa compagne, de nationalité française, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette autorité aurait été informée de la présence du requérant en France en situation irrégulière avant l'audition par les services de police, qui a précisément révélé cette circonstance. Ainsi, la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui a tiré les conséquences de l'irrégularité de la présence en France de M. C dans un délai rapide mais qui n'est pas inhabituel lorsqu'un cas de séjour irrégulier est mis à jour au cours d'une audition par les services de police ou de gendarmerie, n'a pas eu pour motif déterminant de faire obstacle à son mariage. Par suite, le moyen tiré du détournement de pouvoir doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. C, est entré en France le 2 octobre 2019. Il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-trois ans dans son pays d'origine où il ne démontre pas être dépourvu d'attaches familiales. Si M. C expose qu'il entretient une relation avec une ressortissante française, il ne justifie pas de l'ancienneté et de la stabilité de sa relation avec sa compagne, avec laquelle il ne vit pas. Le requérant ne se prévaut, à l'exception d'un grand oncle, d'aucune autre attache privée ou familiale en France. Enfin, l'intéressé ne justifie d'aucune insertion particulière sur le territoire français. Dans ces circonstances, nonobstant le projet de mariage formé par le requérant et sa compagne, lequel n'a d'ailleurs toujours pas abouti en dépit de démarches initiées en mairie il y a un an et demi, les décisions en litige ne peuvent être regardées comme portant au droit de M. C au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'elles poursuivent. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, M. C n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences que les décisions emportent sur sa situation personnelle.

8. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction prévue à l'article L. 612-11 ".

9. Il résulte des pièces du dossier que le requérant est entré en France en 2019 et ne se prévaut d'aucun autre lien sur le territoire français que sa compagne, avec laquelle il ne vit pas, et un grand oncle qui l'héberge à Toulouse. M. C a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement datée du 27 avril 2021, qu'il a reconnu avoir reçue et qu'il n'établit pas, en dépit de ses allégations, avoir exécutée. Dans ces conditions, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an serait disproportionnée. Par suite, ce moyen doit être écarté.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions relatives à l'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Tercero la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, à Me Tercero et au préfet du Lot.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2023.

Le magistrat désigné,

F. B Le greffier,

M. E

La République mande et ordonne au préfet du Lot en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière en chef :

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