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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2207251

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2207251

vendredi 10 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2207251
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBELLET JULIETTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 décembre 2022 et un mémoire, enregistré le 24 janvier 2023, M. D A, représenté par Me Bellet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des entiers dépens de l'instance et la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

-elle est entachée d'un défaut de compétence de son auteur ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

-elle est entachée d'un vice de procédure, son édiction n'ayant pas été précédée de la procédure contradictoire prévue par les dispositions de l'article 24 de la loi du 12 avril 2000 ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle dès lors qu'il a été contraint de fuir le Pakistan où il subissait des menaces, des violences psychologiques et physiques en raison de sa conversion au sunnisme ;

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

-le préfet, en estimant qu'il n'existait pas de motif exceptionnel pour lui accorder un délai de plus de trente jours, n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

-elle est dépourvue de base légale ;

-elle est entachée d'une erreur de droit ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

-elle est entachée d'un défaut de compétence de son auteur ;

-elle est privée de base légale ;

-elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu des risques auxquels il se trouve exposé en cas de retour au Pakistan en raison de la conversion des membres de sa famille au sunnisme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Bellet, représentant M. A qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que le requérant est arrivé en France en 2021, qu'il a laissé une grande partie de sa famille au Pakistan, qu'il a fait l'objet de persécutions de la part de membres de sa famille du fait de sa conversion, qu'il a été également pris dans un conflit familial, que jusqu'à l'âge de trente ans, il faisait partie de la communauté ahmadie, qu'il s'est convertie au sunnisme en 2015, que sa famille a été chassée de son village, qu'il a été séquestré et torturé, que son père a porté plainte à plusieurs reprises en 2017 et en 2022, qu'il a fourni également un courrier de l'avocat de sa famille, que sa situation n'a pas été prise en considération,

-les observations de M. A, assisté de M. C, interprète en langue urdu, qui répond aux questions du magistrat,

- le préfet n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant pakistanais, né le 10 octobre 1985 à Gujrat (Pakistan) déclare être entré sur le territoire français le 22 juillet 2021. Il a sollicité son admission au bénéfice de l'asile le 26 juillet 2021. Sa demande a été rejetée le 26 novembre 2021 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 19 mai 2022. Il a présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile que l'OFPRA a rejeté pour irrecevabilité par une décision du 19 août 2022. Par un arrêté en date du 6 décembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. A, par la présente requête, demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 18 octobre 2022, publié au recueil administratif le lendemain, le préfet de la Haute-Garonne a donné délégation à Mme E, directrice des migrations et de l'intégration, en matière de police des étrangers et notamment pour signer les mesures d'éloignement et les décisions les assortissant. Par conséquent, le moyen tiré du défaut de compétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet, n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle du requérant.

5. En troisième lieu, M. A ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article 24 de la loi du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations, abrogées par l'article 6 de l'ordonnance du 23 octobre 2015 relative aux dispositions législatives du code des relations entre le public et l'administration.

6. En quatrième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

7. Toutefois, dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise après que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du défaut de reconnaissance de cette qualité ou de ce bénéfice. L'étranger qui présente une demande d'asile ne saurait ignorer qu'en cas de rejet de sa demande, il pourra, si la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire lui ont été définitivement refusés, faire l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire français. Il lui appartient, lors du dépôt de sa demande d'asile, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur à la préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles, et notamment celles de nature à permettre à l'administration d'apprécier son droit au séjour au regard d'autres fondements que celui de l'asile. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de la reconnaissance de la qualité de réfugié, n'impose pas à l'autorité administrative de le mettre à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise en conséquence du refus définitif de reconnaissance de la qualité de réfugié.

8. En l'espèce, M. A qui entre dans le champ des dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été mis à même de présenter ses observations lors de la procédure d'asile le concernant. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ait été empêché, lors de sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile comme pendant la durée de son instruction, de formuler toute remarque utile susceptible d'influer sur la décision préfectorale. Par suite, le moyen tiré de ce que le droit de M. A à être entendu avant toute mesure d'éloignement aurait été méconnu doit être écarté.

9. En cinquième et dernier lieu, le requérant a déclaré être entré en France en juillet 2021, où il n'a été admis au séjour que temporairement pour le temps d'examen de sa demande d'asile. Il ne dispose pas de pas de liens personnels et familiaux anciens, intenses et stables en France et n'est pas dépourvu de liens dans son pays d'origine où résident sa conjointe et ses deux enfants mineurs. Si M. A soutient avoir fui son pays d'origine en raison des risques de persécutions encourus, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qui n'a ni pour objet ni pour effet de fixer le pays de renvoi. Dans ses conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

10. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire étant légale, le moyen tiré de ce que la décision fixant le délai de départ volontaire serait dépourvue de base légale doit être écarté.

11 En deuxième lieu, la décision fixant le délai de départ volontaire à trente jours comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est par suite suffisamment motivée.

12. En troisième lieu, il ne ressort pas des termes de la décision attaquée, ni des pièces du dossier, que le préfet, n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation de M. A. En tout état de cause, M. A ne fait pas état de circonstances particulières susceptibles de justifier l'octroi d'un délai de départ supérieur au délai de droit commun de trente jours. Par suite, la décision contestée n'est entachée ni d'une erreur de droit ni d'un défaut d'examen de sa situation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3 du présent jugement, le moyen tiré du défaut de compétence de la signataire de la décision sera écarté.

14. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

15. En troisième lieu, en vertu de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ". Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

16. En l'espèce, le requérant soutient qu'alors qu'il est issu d'une communauté de ahmadie, il encourt un risque de persécutions, notamment de la part de ses oncles paternels en cas de renvoi au Pakistan en raison de sa conversion au sunnisme. Il soutient qu'il a été physiquement agressé et que la maison familiale a été détruite. Toutefois, ni les plaintes déposées au commissariat de police dans le district du Gujrat le 28 avril 2017, le 10 mai 2022 et le 25 mai 2022, qui ne font pas même état de la destruction du domicile familial et sont dépourvues de toute garantie d'authenticité, ni le courrier d'un avocat, non daté et rédigé de manière impersonnelle, ni enfin la documentation de caractère général, dont un extrait d'un rapport du 26 novembre 2020 d'Amnesty International sur l'augmentation des homicides visant les membres de la communauté ahmadie et un rapport du Haut-commissariat des Nations-Unis pour les réfugiés en date du 14 janvier 2016 sur la corruption policière au Pakistan, ne permettent d'établir la réalité de ses allégations. De surcroit, la demande d'asile de M. A a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que par la Cour nationale du droit d'asile et sa demande de réexamen a été déclarée irrecevable. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porterait atteinte à son droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants tel que protégé par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne en date du 6 décembre 2022.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à l'avocat du requérant la somme réclamée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Bellet et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2023.

Le magistrat désigné,

F. B Le greffier,

B. GALAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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