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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2207311

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2207311

vendredi 10 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2207311
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantTERCERO

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 21 décembre 2022, sous le n° 2207311, et des pièces enregistrées le 22 décembre 2022, Mme B C, représentée par Me Tercero, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2022 par lequel le préfet de l'Aveyron l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat à verser à son conseil la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2ème de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ou condamner l'Etat à lui verser cette même somme au seul visa de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté litigieux méconnaît son droit d'être entendu ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit au regard du 4° de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 542-1 du même code en l'absence de preuve de la notification régulière de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union ;

Par un mémoire en défense enregistré le 27 janvier 2023, le préfet de l'Aveyron conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 21 décembre 2022, sous le n° 2207312, et des pièces complémentaires enregistrées le 22 décembre 2022, M. F E, représenté par Me Tercero, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2022 par lequel le préfet de l'Aveyron l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre le préfet à lui délivrer une attestation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat à verser à son conseil la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2ème de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ou condamner l'Etat à lui verser cette même somme au seul visa de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté litigieux méconnaît son droit d'être entendu ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit au regard du 4° de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 542-1 du même code en l'absence de preuve de la notification régulière de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union ;

Par un mémoire en défense enregistré le 27 janvier 2023, le préfet de l'Aveyron conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Tercero, représentant Mme C et M. E, qui conclut aux mêmes fins, abandonne les moyens tirés de la méconnaissance du droit d'être entendu et de l'absence de preuve de la notification des décisions de la Cour nationale du droit d'asile. Me Tercero soulève un nouveau moyen tiré de l'erreur de droit compte tenu du statut de demandeur d'asile en Allemagne des requérants. Me Tercero précise que le mémoire en défense a fait état d'une demande d'asile en Allemagne, et d'une admission au séjour, qu'on peut s'interroger sur la nature du droit au séjour des requérants dans l'Union européenne si ils sont protégés contre l'éloignement, que l'office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile n'ont pas été convaincus par les propos des requérants sur le litige foncier qui les a obligés à quitter l'Albanie, que cependant la préfecture ne pouvait les éloigner vers l'Albanie si ils disposaient d'un droit au séjour en Allemagne en tant que demandeurs d'asile, qu'il y a eu une insuffisance d'examen de la situation du couple, car les obligations de quitter le territoire français sont totalement stéréotypées, que la préfecture n'a procédé à un examen qu'au stade du mémoire en défense, en demandant la communication des décisions de l'office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile, que le préfet a méconnu les conséquences de la décision sur la famille, qui réside en France depuis cinq ans, que la famille est parfaitement intégrée dans le tissu associatif local, que Mme C vient en aide à des personnes qui sont dans le besoin, depuis plus de trois ans, que les enfants sont scolarisés et parlent français, que la famille est en danger en cas de retour en Albanie,

- les observations de Mme C et M. E, assistés de Mme A, interprète en langue albanaise, qui répondent aux questions du magistrat désigné,

- le préfet de l'Aveyron n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C et M. E, ressortissants albanais, sont nés respectivement les 11 août 1988 à Tirana (Albanie) et 1er juin 1986 à Tirana (Albanie). Ils sont entrés en France le 23 août 2017, ils ont sollicité leur admission au séjour au titre de l'asile le 28 août 2020. Leurs demandes ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile respectivement les 14 avril 2022 et 23 septembre 2022. Par deux arrêtés en date du 6 décembre 2022, le préfet de l'Aveyron les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et les a astreints à se présenter les mardis et jeudis à la brigade de gendarmerie de Saint-Affrique (Aveyron). Par leurs requêtes, Mme C et M. E demandent au tribunal d'annuler ces arrêtés.

2. Les requêtes n° 2207311 et n° 2207312 de Mme C et M. E présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par une même décision.

Sur les conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur les requêtes des intéressés, de prononcer leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, il ne résulte ni de la motivation des décisions attaquées, ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet de l'Aveyron n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation des requérants.

5. En deuxième lieu, les arrêtés précisent les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont ils font application, notamment le 4° de l'article L. 611-1, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ils rappellent les conditions d'entrée et de séjour des requérants en France, retracent la procédure de leurs demandes d'asile et mentionnent les principaux éléments de leur situations personnelle et familiale. Ils indiquent que les intéressés n'établissent pas être exposés à des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans leur pays d'origine. Enfin, les décisions portant obligation de présentation à la gendarmerie, dont la motivation peut se confondre avec celle de l'obligation de quitter le territoire français assortie d'un délai de départ volontaire, se réfèrent à l'article L. 721-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, les décisions attaquées sont suffisamment motivées.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la cour européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dont les stipulations ont été reprises à l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Si les requérants résident depuis près de six ans sur le territoire français à la date de la décision litigieuse, accompagnés de leurs trois enfants, nés en 2010, 2013 et 2016, il n'en reste pas moins qu'ils n'ont été autorisés à y séjourner qu'à titre provisoire. D'autre part, les requérants, ne se prévalent pas d'autres liens familiaux sur le territoire national et ne justifient pas d'une intégration sociale ou professionnelle significative en se bornant à mettre en avant leurs activités de bénévolat au sein du centre d'activité des " Restaurants du Cœur " et du " Secours Catholique " depuis l'année 2020 et s'agissant de Mme C une activité salariée, depuis décembre 2021 et à raison de quelques heures par mois, en qualité d'employée familiale. Enfin, même si leurs enfants sont scolarisés en France, rien ne permet de présumer qu'ils ne pourraient pas poursuivre une scolarité normale en cas de retour dans leur pays d'origine, où leurs parents ne sont au demeurant pas dépourvus d'attaches familiales. Dans ces conditions, le préfet de l'Aveyron n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Pour les mêmes motifs, il n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur la situation personnelle des requérants. Par suite, le moyen doit être rejeté.

8. En quatrième et dernier lieu, il résulte des dispositions des articles L. 611-1, L. 621-1 et L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre Etat ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application de l'article L. 621-1, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre.

9. Toutefois, il y a lieu de réserver le cas de l'étranger demandeur d'asile. En effet, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Aussi, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises, mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de cet article L. 572-1.

10. Il ressort des pièces du dossier et notamment des décisions de rejet de leurs demandes d'asiles rendues par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 14 avril 2022, que si les requérants ont présenté des demandes d'asile en Allemagne celles-ci ont été rejetées avant leur entrée en France en 2017. A la date des arrêtés litigieux, les requérants n'avaient donc plus le statut de demandeur d'asile en Allemagne. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le préfet aurait entaché d'erreur de droit les décisions en litige au motif que leur situation ne relevait pas de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais de celles de l'article L. 572-1 de ce code.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C et M. E ne sont pas fondés à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Aveyron du 6 décembre 2022 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

12. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Tercero la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C et M. E sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, M. F E, Me Tercero et au préfet de l'Aveyron.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2023.

Le magistrat désigné,

F. D

Le greffier,

B. GALAND

La République mande et ordonne au préfet de l'Aveyron en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

Nos 2207311, 2207312

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