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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2300144

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2300144

vendredi 10 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2300144
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCAZANAVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 janvier 2023, Mme E F, représentée par Me Cazanave, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 décembre 2022 par lequel la préfète de l'Ariège l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ariège de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sans délai et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à son conseil, sous réserve qu'il renonce à percevoir l'indemnité d'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative ou, à défaut d'aide juridictionnelle, mettre à la charge de l'Etat cette même somme sur le fondement des dispositions du seul article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- elles sont entachées d'un défaut d'examen dès lors qu'elles ne font pas mention de son statut de victime d'un réseau de prostitution ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle est victime d'un réseau de prostitution qui l'a conduite en Europe, qu'elle a été admise dans un programme d'aide à la sortie de la prostitution et que ses deux fils mineurs sont scolarisés habituellement sur le territoire ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est gravement menacée en cas de retour dans son pays d'origine ;

- la préfète n'est pas liée par le sens de la décision des autorités asilaires ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne dès lors que ces deux enfants seraient exposés à des risques pour leur sécurité en raison des représailles dont ferait l'objet leur mère en cas de retour.

Par des pièces et un mémoire en défense, enregistrés les 17 janvier et 9 février 2023, la préfète de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Cazanave, représentant Mme F, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, produit des pièces (photographies des stigmates sur le corps, document de situation de l'association amicale du nid du 16 février 2023, un certificat médical du 10 janvier 2022, une attestation de prise en charge psychothérapique du 22 mars 2022, une lettre du 18 août 2022 du Docteur A, une fiche de situation sociale, une lettre du 15 décembre 2022 du Conseil départemental de la Haute-Garonne, un bilan du centre de pathologie des Coteaux du 30 décembre 2022, un bilan de radiographie du rachis dorso lombaire face profil bassin de face en charge du 15 décembre 2022, une ordonnance du 9 août 2022, un courrier du 9 août 2022 du Docteur D, une ordonnance du 9 août 2022, un courrier du Docteur C, une ordonnance de sortie de crise d'asthme du 26 juin 2021, un bilan des urgences pédiatriques de Toulouse en date du 26 juin 2021, un courrier médical du pôle psychiatrique des enfants et adolescents du 16 novembre 2022, un courrier du 8 juillet 2022 du Conseil départemental de l'Ariège) et précise que la requérante a été amenée par le réseau de prostitution en Allemagne, qu'elle a évolué dans un contexte d'extrême violence, qu'elle continue d'être menacée par la famille de son ex-compagnon,

- les observations de Mme F, assistée de M. G, interprète en langue anglaise, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- la préfète de l'Ariège n'étant ni présente, ni représentée.

Une note en délibéré, présentée par Mme F, a été enregistrée le 23 février 2023 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, née le 6 mai 1996 à Delta State (Nigéria), de nationalité nigériane, est entrée sur le territoire national, le 12 février 2021 et a sollicité le bénéfice de l'asile le 21 décembre 2021. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides le 5 avril 2022 et par la Cour nationale du droit d'asile le 28 octobre 2022. Par un arrêté du 14 décembre 2022, la préfète de l'Ariège l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par sa requête, Mme F demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

3. Il ne ressort ni des mentions figurant dans les décisions attaquées, ni des pièces du dossier que la préfète, qui a notamment pris compte de ce que l'intéressée avait déposé plainte en tant que victime de la traite des êtres humains, n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de Mme F avant de prononcer les décisions litigieuses.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Mme F soutient avoir été victime d'un réseau de prostitution qui l'a conduite en Europe, qu'elle a été admise dans un programme d'aide à la sortie de la prostitution et que ces deux fils mineurs sont scolarisés habituellement sur le territoire français. Toutefois, elle ne conteste pas le classement de sa plainte par le Procureur de la République de Foix le 14 janvier 2022. Elle ne prouve pas, par la seule attestation de l'association " Amicale du Nid ", qui mentionne son suivi en vue d'une régularisation de sa situation, qu'elle serait effectivement admise dans un programme d'aide à la sortie de la prostitution. Si elle se prévaut également de la scolarisation de ses enfants, la décision en litige n'a ni pour objet ni pour effet de la séparer de ses enfants, lesquels ont vocation à la suivre au Nigéria où ils pourront poursuivre leur scolarité. Enfin, Mme F est entrée récemment en France, en février 2021. Elle ne justifie pas, hors ses enfants, de lien d'une particulière intensité sur le territoire français et ne démontre pas être dépourvu d'attache dans son pays d'origine. Dans ces conditions, la préfète de l'Ariège, en l'obligeant à quitter le territoire français n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation. Le moyen doit donc être écarté.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :

5. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que Mme F n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de la requérante ni qu'elle se serait estimée liée par les décisions de rejet de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides et de la Cour nationale du droit d'asile. Par suite, ce moyen doit être écarté.

7. En troisième et dernier lieu, d'une part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ". Et selon l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. D'autre part, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. Mme F fait valoir qu'elle risque d'être soumise à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour au Nigéria en raison des représailles dont elle fera l'objet de la part du réseau de traite des êtres humains et de la part de son ancien époux dont elle a subi le mariage forcé. Cependant, les documents produits à l'audience qui font notamment état de cicatrices, de souffrances psychiques importantes et de multiples traumas, de la prise en charge de la requérante par une association et de son excision lorsqu'elle était enfant ne permettent pas de tenir pour établies la réalité et l'actualité des risques invoqués en cas de retour dans son pays d'origine. En particulier, si elle produit à l'appui de ces allégations un message téléphonique comportant des menaces, ce message n'est pas daté et son auteur comme son destinataire ne sont pas identifiés. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée porterait atteinte à son droit de ne pas être soumise à des traitements inhumains et dégradants tel que protégé par les stipulations et les dispositions précitées ni qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Pour les mêmes motifs, la décision contestée ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et les dispositions de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Par suite, les moyens seront écartés.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme F n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 14 décembre 2022 de la préfète de l'Ariège.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement rejette les conclusions à fin d'annulation et n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction sont donc rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Cazanave la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme F est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F, à Me Cazanave et à la préfète de l'Ariège.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mars 2023.

Le magistrat désigné,

F. B Le greffier,

B. GALAND

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ariège en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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