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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2300446

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2300446

jeudi 26 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2300446
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantDIALEKTIK AVOCATS AARPI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 janvier 2023, M. A D et Mme B E, représentés par Me Bachet, demandent au juge des référés :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de les prendre en charge sans délai au titre de l'hébergement d'urgence, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement à leur conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et, dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle leur serait refusée, de leur verser cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'ils sont dans une situation de grande vulnérabilité dès lors qu'ils se retrouvent à la rue ; de plus, l'état de santé de Mme E est incompatible avec des conditions de vie à la rue et caractérise un état de vulnérabilité certain ;

- la carence de l'Etat porte une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à un hébergement d'urgence et à leur dignité alors qu'ils ne bénéficient d'aucune prise en charge en dépit de demandes quotidiennes auprès du centre " 115 " depuis plusieurs semaines et de plusieurs lettres adressées au préfet en ce sens au cours du mois d'octobre mais restées sans aucune réponse ; la carence de l'Etat emporte donc des conséquences graves pour eux, en méconnaissance également des stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Le préfet de la Haute-Garonne, régulièrement mis en cause, n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 26 janvier 2023 à 15 h 00, en présence de Mme Tur, greffière d'audience :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Bachet représentant Mme E et M. D, qui persistent dans leurs conclusions par les mêmes moyens. Ils soulignent que l'état de santé de Madame, qui bénéficie d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade, témoigne de l'extrême précarité de leur situation alors qu'ils sont sans hébergement depuis le 31 décembre 2022 et dorment à la rue. Ils ont régulièrement appelé le centre 115 et fait plusieurs démarches par courrier auprès de la préfecture, en vain. Sur le plan de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la situation porte également à leurs droits dès lors que la présence de M. D auprès de sa compagne est indispensable, compte tenu de sa perte d'autonomie et de ses besoins notamment en matière d'hygiène.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, né le 10 août 1958, et Mme E, née le 8 avril 1961, de nationalité géorgienne, ont été définitivement déboutés de leurs demandes d'asile par des décisions de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) confirmant les décisions de rejet prises par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 15 novembre 2022, Mme E ayant toutefois été admise au séjour en qualité d'étranger malade. Ils indiquent que l'Office français de l'intégration et de l'immigration (OFII) leur a notifié la fin de leur prise en charge et de leur hébergement, à la suite de la notification des décisions de la CNDA, à compter du 31 décembre 2022. Ils mentionnent également avoir sollicité en vain une solution d'hébergement d'urgence auprès des services compétents, depuis plusieurs semaines. Par leur requête, M. D et Mme E demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de leur proposer sans délai une solution d'hébergement d'urgence.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Compte tenu de l'urgence à statuer sur la demande de M. D et Mme E, il y a lieu de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. D'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

4. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation, dans les conditions définies par la convention conclue avec le représentant de l'Etat dans le département, prévue à l'article L. 345-2-4. / Ce dispositif fonctionne sans interruption et peut être saisi par toute personne, organisme ou collectivité ". En vertu des dispositions de l'article L. 345-2-2 du même code : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Enfin, aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

5. Il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Seule une carence caractérisée des autorités de l'Etat dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte manifestement illégale à une liberté fondamentale permettant au juge des référés de faire usage des pouvoirs qu'il tient de ce texte, en ordonnant à l'administration de faire droit à une demande d'hébergement d'urgence. Il lui incombe d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration, en tenant compte des moyens dont elle dispose, ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

6. Par ailleurs et en l'absence de texte particulier, il appartient en tout état de cause aux autorités titulaires du pouvoir de police générale, garantes du respect du principe constitutionnel de sauvegarde de la dignité humaine, de veiller, notamment, à ce que le droit de toute personne à ne pas être soumise à des traitements inhumains ou dégradants soit garanti. Lorsque la carence des autorités publiques expose des personnes à être soumises, de manière caractérisée, à un traitement inhumain ou dégradant, portant ainsi une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, et que la situation permet de prendre utilement des mesures de sauvegarde dans un délai de quarante-huit heures, le juge des référés peut, au titre de la procédure particulière prévue par l'article L. 521-2 précité, prescrire toutes les mesures de nature à faire cesser la situation résultant de cette carence.

7. En l'espèce, il résulte de l'instruction et notamment des débats à l'audience que Mme E et M. D ont sollicité en vain et quasi quotidiennement l'obtention d'un hébergement d'urgence, depuis notamment la mi-décembre 2022, au regard notamment des nombreuses démarches téléphoniques effectuées auprès du centre d'appel 115. Ils ont par ailleurs directement saisi le préfet de la Haute-Garonne, notamment par des lettres recommandées des 13 et 20 décembre 2022 puis du 5 janvier 2023, en faisant notamment part de leur état de vulnérabilité compte tenu de la fin de leur prise en charge au titre de l'asile et du fait que l'état de santé de Madame nécessite une prise en charge particulière. Il résulte de l'instruction, notamment des pièces médicales jointes au dossier, que les intéressés ne disposent effectivement plus d'un hébergement depuis ce 31 décembre 2022, alors que Mme E, qui bénéficie d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade, fait face à une perte d'autonomie et a des besoins importants en matière d'hygiène quotidienne. Le préfet de la Haute-Garonne, qui n'a d'ailleurs produit aucun élément à l'instance, n'a apporté strictement aucune réponse aux demandes répétées des intéressés de sorte que la carence caractérisée des autorités de l'Etat dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence de Mme E et M. D doit être regardée comme établie en l'espèce, laquelle porte, de surcroît, atteinte à leur dignité. Compte tenu de l'urgence à offrir aux requérants une solution d'hébergement, alors que se poursuit la période hivernale, et de l'atteinte grave et manifestement illégale ainsi portée à la liberté fondamentale du droit à l'hébergement d'urgence et au principe constitutionnel de sauvegarde de la dignité humaine, il y a lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de faire droit à la demande d'hébergement d'urgence de Mme E et M. D dans un délai de quatre-vingt-seize heures à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à l'issue de cette échéance fixée par la présente ordonnance.

Sur les conclusions accessoires :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat le paiement au conseil des requérants d'une somme de 1 000 euros, sous réserve pour Me Bachet de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : M. D et Mme E sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de faire droit à la demande d'hébergement d'urgence de M. D et Mme E dans un délai de quatre-vingt-seize heures à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à l'issue de cette échéance fixée par la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera au conseil de M. D et Mme E une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour Me Bachet de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A D, à Mme B E, à Me Bachet et au préfet de la Haute-Garonne.

Fait à Toulouse, le 26 janvier 2023.

Le juge des référés,La greffière,

T. C P. TUR

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation la greffière.

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