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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2300724

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2300724

vendredi 17 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2300724
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMAZEAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 février 2023, Mme D B, représentée par Me Mazéas, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 9 février 2023 par lesquels le préfet de la Haute-Garonne l'a transférée aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de sept jours à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne d'examiner sa demande d'asile dans un délai de deux mois à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Cette somme sera perçue par son conseil qui s'engage alors à ne pas percevoir la part contributive de l'Etat conformément aux dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas démontré qu'elle a été destinataire des brochures et qu'elles lui ont été communiquées oralement par l'intermédiaire d'un interprète assermenté ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas possible de s'assurer qu'un entretien individuel a eu lieu, qu'il a été réalisé dans une langue comprise par le demandeur et qu'il a été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 dès lors que le préfet ne justifie pas que les autorités espagnoles ont bien été saisies par les autorités françaises dans les délais imposés ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions des articles 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile compte tenu du fait que son état de vulnérabilité n'a pas été pris en compte ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est entaché d'un défaut de motivation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Mazeas, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que la préfecture n'a pas donné la durée de l'entretien, que l'absence de précision sur ce point porte atteinte au droit de la personne, que si les brochures ont été effectivement lues, la décision de transfert n'a pas été traduite, qu'à aucun moment l'interprète ne lui a indiqué qu'elle devait retourner en Espagne pour le dépôt de sa demande d'asile, que l'absence d'information sur la durée de la traduction ne permet pas de s'assurer que l'interprète ait fait, sur ce point, son travail, que la requérante a signé une décision de transfert et une décision d'assignation dont elle n'a pas compris le contenu, qu'en conséquence, l'article 4 du règlement a été méconnu, que l'article 5 a également été méconnu, en raison de l'absence d'une mention relative à l'agent ayant signé l'entretien individuel, qu'en l'espèce, le compte-rendu ne comporte qu'un tampon alors que la jurisprudence exige que l'agent soit identifiable (TA Montreuil n°2216029, TA Nantes n°2213975, CAA Nantes 22NT03348),

- les observations de Mme B, assistée de M. C interprète en langue malinké, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, ressortissante guinéenne, née le 11 juin 1990 à Nzérékoré (Guinée), déclare être entrée en France le 21 décembre 2022. Elle a déposé une demande d'admission au bénéfice de l'asile le 9 janvier 2023 auprès du préfet de police de Paris. A l'occasion de l'enregistrement de sa demande d'asile, le relevé des empreintes décadactylaires de Mme B a révélé qu'elle avait fait l'objet d'un contrôle de police en Espagne le 14 novembre 2022. Les autorités espagnoles ont été saisies le 18 janvier 2023 d'une demande de prise en charge en application de l'article 13.1 du règlement (UE) n° 604/2013. Ces autorités ont fait connaître leur accord le 23 janvier 2023 sur la base du même article. Par un arrêté du 9 février 2023, le préfet de la Haute-Garonne a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et par un arrêté du même jour l'a assignée à résidence. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités espagnoles :

3. En premier lieu, l'arrêté litigieux en date du 9 février 2023 prononçant le transfert de Mme B aux autorités espagnoles vise le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, relève le caractère irrégulier de son entrée en France le 21 décembre 2022, indique qu'elle s'est présentée devant les services de la préfecture de police de Paris le 9 janvier 2023 pour y déposer sa demande d'asile et précise que la consultation du système Eurodac a révélé qu'elle avait fait l'objet d'un relevé d'empreintes en Espagne le 14 novembre 2022. L'arrêté indique par ailleurs que les autorités espagnoles, saisies le 18 janvier 2023 sur le fondement de l'article 13.1 de ce règlement, ont donné leur accord à la prise en charge de Mme B le 23 janvier 2023. Dans ces conditions, l'arrêté comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que l'arrêté litigieux serait entaché d'un défaut d'examen particulier de la situation personnelle de Mme B. Par suite le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

5. En troisième lieu, l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé dispose : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / () ". Il résulte de ces dispositions que l'autorité préfectorale justifie du respect des prescriptions de l'article 4 dudit règlement par la preuve de la remise des brochures visées au paragraphe 3 de cet article qui comportent l'ensemble des informations visées à son paragraphe 1.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme B s'est bien vue remettre, le 9 janvier 2023, par les services de la préfecture de police de Paris, les fascicules d'information composant la brochure commune instituée à l'article 4 susmentionné, rédigés en langue française. Les brochures ont été portées oralement à la connaissance de Mme B via le concours d'un interprète en langue malinké, langue qu'elle indique comprendre. Elle a d'ailleurs attesté de la remise effective de ces documents en apposant sa signature le jour même sur la page de garde de chacun d'entre eux. Elle a ainsi bénéficié, dès l'enregistrement de sa demande d'asile, d'une information complète et compréhensible sur les modalités d'application du règlement (UE) n° 604/2013. Enfin, si la requérante fait valoir que l'arrêté attaqué ne lui a pas été lu par le biais d'un interprète en langue malinké, les conditions de notification d'une décision administrative n'affectent pas sa légalité et n'ont d'incidence éventuelle que sur les voies et délais de recours contentieux. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 de ce règlement ne peut, en conséquence, qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604-2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. (). ".

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a bénéficié de l'entretien individuel mentionné par les dispositions précitées qui s'est déroulé le 9 janvier 2023 à la préfecture de police de Paris et a été mené par un agent de la préfecture, qui doit être regardé comme ayant la qualité, au sens de l'article 5 du règlement n° 604/2013 précité, de " personne qualifiée en vertu du droit national " pour mener l'entretien prévu à cet article. Aucun élément du dossier n'établit que cet entretien n'aurait pas été mené par une personne qualifiée du seul fait que l'agent qui a procédé à cet entretien n'est identifié que par la mention " préfecture de Police ". En outre, cet entretien a été conduit en langue malinké, que la requérante a déclarée comprendre, par l'intermédiaire d'un interprète de l'organisme agréé ISM Interprétariat. Mme B n'a à ce titre formulé aucune observation quant aux difficultés de compréhension des informations portées à sa connaissance et des questions qui lui ont été posées et a, au contraire, certifié sur l'honneur que les renseignements la concernant dans le questionnaire étaient exacts. Il ressort par ailleurs des termes du compte-rendu produit et des mentions qu'il comporte que Mme B a pu formuler des observations. Enfin, Mme B ne fait état d'aucun élément ni d'aucune circonstance particulière tenant au déroulement de cet entretien de nature à démontrer que celui-ci aurait été mené en l'absence des garanties prévues par les dispositions précitées et en l'absence des conditions en garantissant la confidentialité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

9. En cinquième lieu, si Mme B invoque la méconnaissance de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013, les dispositions de cet article régissent la procédure applicable aux requêtes aux fins de reprise en charge. La situation de Mme B, qui a fait l'objet d'une procédure de prise en charge, ne relevant pas des dispositions invoquées, il y a lieu d'écarter le moyen tiré de leur méconnaissance comme inopérant.

10. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". En outre, aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'Etat responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat. Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat. ". La faculté laissée à chaque Etat de décider d'examiner une demande de protection qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement (UE) n° 604/2013, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs. Il résulte de ces dispositions que si le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoit en principe qu'une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et que cet Etat est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application des critères d'examen des demandes d'asile est toutefois écartée en cas de mise en œuvre, soit de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre, soit de la clause humanitaire définie par le paragraphe 2 de ce même article 17 du règlement. Cette faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 de ce règlement est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

11. En se bornant à faire état de sa vulnérabilité et de son état de santé, alors qu'elle indique souffrir du poignet, Mme B ne fait valoir aucune circonstance particulière lui ouvrant le bénéfice des dispositions précitées. Par suite, le moyen selon lequel l'arrêté attaqué serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède, que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 9 février 2023 par lequel le préfet l'a transférée aux autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

13. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision prononçant le transfert aux autorités espagnoles doit être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède, que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 9 février 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a assignée à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais relatifs au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, en la présente instance, la partie perdante, la somme demandée par le conseil du requérant au titre des frais de procédure.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, au préfet de la Haute-Garonne et à Me Mazéas.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 février 2023.

Le magistrat désigné,

F. A Le greffier,

M. E

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

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