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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2301060

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2301060

jeudi 2 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2301060
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantPOUGAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 février 2023 et un mémoire enregistré le 28 février 2023, M. C B, représenté par Me Pougault, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 février 2023 par lequel la préfète du Lot a fixé le pays de renvoi en exécution d'une peine d'interdiction judiciaire du territoire français ;

3°) d'enjoindre à la préfète de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des entiers dépens du procès ainsi qu'une somme de 2 000 euros à son conseil, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et, dans l'hypothèse où il ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, mettre à la charge de l'Etat cette même somme au seul visa de l'article L. 761-1.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un défaut de compétence ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il porte une atteinte à son droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants tel que protégé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

Par un mémoire en défense, enregistrés le 27 février 2023, la préfète du Lot conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jozek, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A

- les observations de Me Pougault, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins et soulève deux nouveaux moyens tirés de la méconnaissance des articles L 211-2 et L 121-1 du code des relations entre le public et l'administration et de la méconnaissance du principe général du droit d'être entendu, puisque les observations du requérant n'ont pas été recueillies alors que l'intéressé ne peut pas retourner au Mali en raison de problèmes de santé et politiques. Me Pougault précise que le requérant a produit un certificat attestant de ses pathologies, dont une addiction chronique, pour laquelle il prend un traitement de substitution aux opiacés, qu'il souffre de problèmes ophtalmologiques et hépatiques, qu'en cas de retour au Mali, la surveillance de ces pathologies ne pourra être assurée, ainsi que le prouve un certificat médical qui se prononce sur l'accès aux soins, que l'étayage social de M. B, dont ses activités bénévoles, prend une place importante dans son traitement contre l'addiction, que sa situation s'est stabilisée depuis qu'il a emménagé dans le Lot, qu'il serait extrêmement isolé en cas de retour au Mali, que ses parents étaient partisans de Moussa Traoré, que celui-ci a été renversé, que ses partisans ont été victimes de violences, qu'il est menacé au regard du passé de ses parents, qu'il aurait pu faire état de ces risques si l'administration l'avait entendu,

- les observations de M. B,

- la préfète du Lot n'étant ni présente ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant malien, né le 10 mars 1970 à Kayes (Mali), a fait l'objet de plusieurs interdictions du territoire français, dont la dernière pour une durée de dix ans prononcée le 24 avril 2014 par le tribunal correctionnel de Cahors. La préfète du Lot l'a assigné à résidence le 16 décembre 2022. Cette mesure a été renouvelée le 25 janvier 2023. Par un arrêté du 16 février 2023, la préfète du Lot, en exécution de la peine d'interdiction judiciaire du territoire français prononcée le 24 avril 2014, a fixé comme pays de renvoi le pays dont M. B a la nationalité ou tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible. Par sa présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration que : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". L'article suivant prévoit : "Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles ; 2° Lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public ou la conduite des relations internationales ; /()/ ". Aux termes des articles L. 211-2 de ce code : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ".

4. L'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration fait obligation à l'autorité administrative, préalablement à l'intervention de mesures de police, de mettre à même la personne intéressée de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales en ayant la faculté de se faire assister par un conseil de son choix. Ces garanties procédurales ne peuvent être écartées que dans les cas énumérés aux 1° à 4° de l'article L. 121-2, et en particulier " en cas d'urgence " ou " lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public ". La décision fixant le pays à destination duquel un étranger doit être éloigné en vue de l'exécution d'une mesure judiciaire d'interdiction du territoire français constitue une mesure de police qui doit être motivée en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et qui reste soumise aux dispositions précitées de l'article L. 121-1 du même code, en l'absence d'une procédure contradictoire particulière prévue avant l'édiction d'une telle décision.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B s'est vu notifier le 22 février 2023 à 9 heures 00 la décision fixant le pays de renvoi prise par la préfète du Lot le 16 février 2023 en exécution de la peine complémentaire d'interdiction du territoire pour une durée de dix ans prononcée par le tribunal correctionnel de Cahors le 24 avril 2014. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B ait été mis à même de présenter des observations préalablement à l'édiction de cette décision. La préfète ne soutient pas que la situation de l'intéressé correspondrait à l'un des cas énumérés aux 1° à 4° de l'article L. 121-2, et en particulier à celle prévue " en cas d'urgence " ou " lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public ", et qui le conduirait, le cas échéant, à écarter ces garanties procédurales. Dans ces conditions, cette circonstance, qui l'a privé d'une garantie, est de nature à justifier l'annulation de la décision contestée.

6. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués par le requérant, que l'arrêté du 16 février 2023 par lequel la préfète du Lot a fixé le pays de renvoi en exécution d'une peine d'interdiction judiciaire du territoire français doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement implique que la préfète du Lot procède au réexamen de la situation de M. B. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète de procéder à ce réexamen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

8. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Pougault, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle, et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pougault de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 16 février 2023 par lequel la préfète du Lot a fixé le pays de renvoi en exécution d'une peine d'interdiction judiciaire du territoire français est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Lot de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Pougault renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Pougault une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Pougault et à la préfète du Lot.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mars 2023.

Le magistrat désigné,

F. A La greffière,

A. BACH

La République mande et ordonne à la préfète du Lot, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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