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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2301466

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2301466

mercredi 22 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2301466
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSAIHI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 mars 2023 et des pièces complémentaires enregistrées le 20 mars 2023, Mme B C, représentée par Me Saihi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 mars 2023 par lequel le préfet du Tarn l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet du Tarn de procéder à la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros à son conseil en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de compétence de son auteur ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, car étant ressortissante moldave, elle pouvait circuler pendant quatre-vingt-dix jours sur le territoire national ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des pièces et un mémoire en défense enregistrés le 21 mars 2023, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Fiblec, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Saihi, représentant Mme C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens. Me Saihi soulève deux nouveaux moyens à l'encontre de la décision portant refus de délai de départ volontaire tirés, d'une part, ce qu'elle est entachée d'une erreur d'appréciation, car la requérante bénéficie de circonstances particulières en raison de ce qu'elle est enceinte et de ce qu'elle a respecté sa précédente mesure d'éloignement et car le préfet ne peut se fonder sur le 4° du L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile compte tenu du fait qu'elle a indiqué lors de son audition ne pas être opposée à une mesure d'éloignement, et d'autre part, de ce que cette décision est entachée d'un défaut d'examen de la situation de l'intéressée, car le préfet n'a pas tenu compte de ce qu'elle était enceinte ;

- les observations de Mme C, assistée de M. A, interprète en langue moldave, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet du Tarn n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante moldave, née le 26 avril 2001 à Donduseni (Moldavie), est entrée pour la dernière fois sur le territoire français le 27 décembre 2022 munie de son passeport biométrique moldave. Par un arrêté du 18 mars 2023, le préfet du Tarn l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué été signé par M. Fabien Chollet, secrétaire général de la préfecture du Tarn, qui disposait d'une délégation accordée par le préfet de ce département par un arrêté du 2 janvier 2023, régulièrement publiée le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, à l'effet de signer notamment tous les arrêtés et documents administratifs ainsi que toutes les décisions, mesures et correspondances courantes établis en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, plus précisément, les mesures d'éloignement. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), dans sa rédaction applicable au présent litige : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ". Aux termes de l'article L. 611-2 du même code : " L'étranger en provenance directe du territoire d'un des États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 peut se voir appliquer les 1° et 2° de l'article L. 611-1 lorsqu'il ne peut justifier être entré ou s'être maintenu sur le territoire métropolitain en se conformant aux stipulations des paragraphes 1 et 2 de l'article 19, du paragraphe 1 de l'article 20 et des paragraphes 1 et 2 de l'article 21 de cette même convention. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article 20, paragraphe 1, de la convention d'application de l'accord de Schengen, signée le 19 juin 1990 : " Les étrangers non soumis à l'obligation de visa peuvent circuler librement sur les territoires des Parties contractantes pendant une durée maximale de trois mois au cours d'une période de six mois à compter de la date de première entrée, pour autant qu'ils remplissent les conditions d'entrée visées à l'article 5, paragraphe 1, points a, c, d et e. ". Aux termes de l'article 4 du règlement (UE) 2018/1806 du 14 novembre 2018, lequel a remplacé le règlement (CE) 539/2001 : " 1. Les ressortissants des pays tiers figurant sur la liste de l'annexe II sont exemptés de l'obligation prévue à l'article 3, paragraphe 1, pour des séjours dont la durée n'excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours ". Figure notamment sur la liste de l'annexe II à laquelle il est ainsi renvoyé : " Moldavie (1) ", avec la précision suivante : " (1) L'exemption de l'obligation de visa est limitée aux titulaires de passeports biométriques délivrés par la Moldavie en conformité avec les normes de l'Organisation de l'aviation civile internationale. ".

6. En l'espèce, si la requérante détient un passeport biométrique, il ressort des pièces du dossier que ce document comporte un tampon d'entrée dans l'espace Schengen par la Roumanie daté du 25 novembre 2022 et qu'il ne fait apparaître aucun tampon de sortie de l'espace Schengen depuis cette date. Par suite, à la date de l'édiction de l'arrêté litigieux, le 18 mars 2023, la requérante était entrée sur le territoire de l'espace Schengen depuis plus de 90 jours. Il en résulte que ne pouvant plus se prévaloir des dispositions citées au point précédent l'exemptant de visa, elle s'est maintenue irrégulièrement sur le territoire français. Le préfet du Tarn pouvait donc fonder l'obligation de quitter le territoire français litigieuse sur les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, le moyen tiré de l'erreur de droit invoqué à cet égard doit être écarté.

7. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Si la requérante se prévaut de sa situation de concubinage en France avec un ressortissant moldave et d'être enceinte de trois mois, il est constant qu'elle est entrée pour la dernière fois récemment sur le territoire français, le 27 décembre 2022, et il ne ressort pas des pièces du dossier que son conjoint ressortissant moldave, qui a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 15 février 2022, résiderait régulièrement sur le territoire national. Ainsi, rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en dehors de France, et en particulier en Moldavie. En outre, Mme C ne démontre pas qu'elle aurait établi en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Enfin, elle n'établit pas davantage qu'elle serait dépourvue d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine où résident, selon ses déclarations, ses parents et ses deux sœurs. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de Mme C au respect de sa vie privée tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées. Pour les mêmes motifs, cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est entachée d'aucune illégalité. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision portant refus de délai de départ volontaire serait dépourvue de base légale doit être écarté.

10. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne les éléments de fait retenus par le préfet du Tarn pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à la requérante. En conséquence, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

11. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté litigieux ni d'aucune pièce du dossier que le préfet du Tarn ne se serait pas livré à un examen réel et sérieux de la situation de la requérante. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté

12. En quatrième et dernier lieu, selon l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et selon son article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () ".

13. Il résulte de l'arrêté attaqué que, pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire à Mme C, le préfet du Tarn s'est fondé sur les dispositions précitées des 2° et 4° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort des pièces du dossier que si la requérante est entrée régulièrement sur le territoire français, elle s'y est maintenue au-delà du délai de trois mois à compter de son entrée dans l'espace Schengen sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour, de sorte qu'en application des dispositions combinées citées aux points 4, 5 et 12, le préfet du Tarn pouvait fonder sa décision sur le 2° de l'article L. 612-3. S'il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce qu'a indiqué le préfet du Tarn, Mme C n'a pas déclaré explicitement son intention de ne pas se conformer à sa mesure d'éloignement lors de son audition du 17 mars 2023, de sorte qu'il ne pouvait se fonder sur le 4° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour la priver de délai de départ volontaire, il résulte toutefois de l'instruction que l'autorité préfectorale aurait pris la même décision en se fondant sur les seuls dispositions du 2° de l'article L. 612-3. Enfin, si la requérante se prévaut de circonstances particulières en ce qu'elle est enceinte depuis trois mois, il ne ressort pas des pièces du dossier que le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire serait susceptible de porter atteinte à sa santé ou à celle de son enfant à naître. Dès lors, le préfet n'a pas entaché la décision contestée d'une erreur d'appréciation. Le moyen invoqué à cet égard doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français serait privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

15. En second lieu, en vertu de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixé par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Par ailleurs, en vertu de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

16. En l'espèce, il résulte de ce qui précède que Mme C est entrée pour la dernière fois récemment sur le territoire national. En outre, il résulte également de ce qui a été dit aux point précédents du présent jugement qu'elle ne peut se prévaloir de liens particuliers en France. Enfin, il ressort des pièces du dossier que la requérante a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dans ces conditions, nonobstant la circonstance que le préfet n'a pas retenu que le comportement de l'intéressée représenterait une menace pour l'ordre public, et en l'absence de circonstances humanitaires, le préfet du Tarn n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées. Le moyen invoqué à cet égard doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Tarn du 18 mars 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Saihi la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à Me Saihi et au préfet du Tarn.

Lu en audience publique le 22 mars 2023.

Le magistrat désigné,

B. D Le greffier,

B. GALAND

La République mande et ordonne au préfet du Tarn, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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