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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2301516

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2301516

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2301516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantBOUIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 21 mars et 28 novembre 2023, M. B E, représenté par Me Bouix, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 janvier 2023 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a refusé de l'admettre au séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quatre mois sous la même astreinte, en le munissant en toute hypothèse, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement à son conseil d'une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et, dans l'hypothèse où il ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'Etat cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1.

Il soutient que :

- la décision en litige est entachée d'un vice de procédure compte tenu de la consultation du fichier Eurodac par la préfecture en dehors des trois cas limitatifs prévus par le règlement (UE) n° 603/2013 ;

- elle méconnait son droit à la protection de ses données à caractère personnel tel que protégé par l'article 8 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et l'article 5 du règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 dès lors que le traitement des données s'est effectué sans son consentement ;

- il n'a pas été informé que les données du fichier Eurodac ont été extraites pour participer à l'instruction de sa demande de titre de séjour et n'a pas été informé au préalable de son droit à l'effacement et à la rectification de ces données ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur de droit qui résulte d'un défaut d'examen et de la méconnaissance des dispositions de l'article 47 du code civil ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 juin 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juillet 2023.

Par une ordonnance du 4 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 21 décembre 202.

M. E a produit des pièces complémentaires, enregistrées après clôture d'instruction, le 24 janvier 2024, qui n'ont pas été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Molina-Andréo, présidente-rapporteure,

- et les observations de Me Sarasqueta, substituant Me Bouix, représentant M. E, présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E, ressortissant tchadien se disant né le 10 août 2002, déclare être entré sur le territoire français le 20 octobre 2016. Par ordonnance du 23 juin 2017, M. E a fait l'objet d'un placement d'urgence auprès de l'aide sociale à l'enfance. Il a ensuite été confié à l'aide sociale à l'enfance le 22 février 2018 par le juge des enfants du D de grande instance de Toulouse, puis le 13 septembre 2018 par le juge aux affaires familiales chargé de la protection des mineurs. Le 21 juillet 2020, il a sollicité son admission au séjour en qualité d'étranger confié au service de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans. Par une décision du 26 janvier 2023, dont M. E demande l'annulation, le préfet de la Haute-Garonne a refusé de l'admettre au séjour.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ".

3. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, le préfet ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Cet article 47 du code civil prévoit, dans sa rédaction alors en vigueur, que : " Tout acte de l'état civil des français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

5. L'article 47 du code civil précité pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays. Il résulte également de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité, le préfet de la Haute-Garonne a estimé que M. E ne justifiait pas avoir été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans, ainsi que l'exige les dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision en litige est fondée sur la seule circonstance que la comparaison des empreintes digitales de M. E au moyen du système Eurodac a permis de constater que le requérant avait précédemment sollicité l'asile auprès des services de la préfecture du Bouches-du-Rhône sous une autre identité en faisant état d'une naissance le 1er janvier 1993 et donc d'un âge sensiblement supérieur. Toutefois, le requérant produit plusieurs éléments pour attester de son état civil et en particulier de sa naissance le 10 août 2002 et par suite de son âge, tel qu'un acte de naissance, dont il ressort de l'ordonnance du juge des enfants du 22 février 2018 précité qu'il a fait l'objet d'une authentification par les services de la fraude documentaire et a justifié le placement du requérant auprès du service départemental de l'aide sociale à l'enfance, ainsi qu'une carte d'identité consulaire et un passeport, dont la force probante n'est pas contestée par la préfet de la Haute-Garonne. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Garonne ne pouvait légalement rejeter la demande de titre de séjour de M. E présentée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif que l'intéressé ne justifiait pas de son état civil et par conséquent avoir été confié à l'aide sociale à l'enfance entre les âges de seize et dix-huit ans.

8. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A, qui est né le 10 août 2002, a été confié entre seize et dix-huit ans à l'aide sociale à l'enfance en qualité de mineur non accompagné, par ordonnances du 22 février 2018 du juge des enfants du D de grande instance de Toulouse et du 13 septembre 2018 du juge aux affaires familiales chargé de la protection des mineurs. Du 11 août 2020 au 9 février 2022, il a continué à être pris en charge par le département de la Haute-Garonne en qualité de jeune majeur. Depuis le début de cette prise en charge, il justifie avoir suivi une 4ème générale, une 3ème préparation professionnelle et une formation en CAP mécanique qu'il a obtenu en juin 2021. Il a alors poursuivi sa formation sur deux ans pour obtenir un baccalauréat professionnel mention mécanique et justifie pour le premier semestre de l'année 2022/2023 d'une moyenne générale, établie le 20 janvier 2023, à 11,26/20. Il justifie également de la signature le 30 août 2021 d'un contrat d'apprentissage venant à échéance le 30 juin 2023, dans le cadre de la poursuite de ses études en vue de l'obtention du baccalauréat. Par ailleurs, la structure d'accueil ayant pris en charge M. E depuis mars 2018 a attesté, dans une note sociale produite au dossier, que l'intéressé " s'est impliqué dans l'apprentissage de la langue française où il a rapidement progressé ", qu'il " est assidu dans sa formation, à l'écoute de ce qui lui est demandé et s'efforce de se donner les moyens pour réussir ", qu' " il a les codes de la société française, adhère pleinement aux valeurs de la républiques et en est respectueux ". Dans ces conditions, s'il n'est pas établi ni même allégué que M. E serait dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, il ressort des pièces du dossier, au vu de sa bonne intégration, que le centre de ses intérêts privés se situe désormais en France. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, le requérant est fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne a commis une erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 423-22 en refusant de lui délivrer un titre de séjour.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. E est fondé à obtenir l'annulation de la décision préfectorale du 26 janvier 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Eu égard au motif d'annulation retenu, et sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Haute-Garonne de délivrer à M. E une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de lui délivrer, sous huit jours, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil, Me Bouix, la somme de 1 200 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 26 janvier 2023 du préfet de la Haute-Garonne est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de délivrer à M.Ef une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, sous huit jours, une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail.

Article 3 : L'Etat versera à Me Bouix, avocat de M.Ef, la somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. BEf, à Me Bouix et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Molina-Andréo, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La présidente-rapporteure,

B. MOLINA-ANDRÉO

La première assesseure,

N. SODDU

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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