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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2302248

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2302248

jeudi 27 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2302248
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCAZANAVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 avril 2023, M. C D A, représenté par Me Cazanave, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 avril 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a prononcé son transfert aux autorités italiennes, ainsi que l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer sans délai une attestation de demandeur d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 le paiement d'une somme de 1 200 euros à verser à son conseil, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat ou, à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités italiennes

- il méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le préfet de la Haute-Garonne a commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences l'arrêté sur sa situation personnelle en refusant de mettre en œuvre la clause de souveraineté prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence

- il est dépourvu de base légale en raison de l'illégalité qui affecte l'arrêté portant transfert aux autorités italiennes.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Pétri, conseillère, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pétri,

- les observations de Me Cazanave, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins et soulève un nouveau moyen à l'encontre de l'arrêté portant assignation à résidence, tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ;

- les observations de M. A, qui répond aux questions de la magistrate désignée.

Le préfet de la Haute-Garonne n'était ni présent ni représenté.

Me Cazanave a produit, le 27 avril 2023, une note en délibéré qui n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 6 juillet 2003, déclare être entré en France le 5 janvier 2023. Il s'est présenté à la préfecture de la Haute-Garonne le 16 janvier 2023 afin d'y formuler une demande d'asile. Lors de l'enregistrement de son dossier, le relevé de ses empreintes digitales a révélé qu'il avait fait l'objet d'un contrôle de police en Italie le 13 novembre 2022. Les autorités italiennes, saisies d'une demande de prise en charge en application de l'article 13.1 du règlement (UE) n° 604/2013 le 23 janvier 2023, ont implicitement accepté la prise en charge du requérant le 24 mars 2023. Par deux arrêtés pris le 19 avril 2023, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Haute-Garonne a prononcé son transfert aux autorités italiennes et l'a assigné à résidence.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités italiennes

3. En premier lieu, l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoit que le demandeur d'asile doit se voir remettre une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application dudit règlement et, en tout état de cause, avant la décision par laquelle l'autorité administrative refuse l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de cette information, la remise de la brochure commune prévue par les dispositions précitées constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

4. Il ressort des pièces produites en défense que le requérant s'est vu remettre le 16 janvier 2023, jour de l'enregistrement de sa demande, la brochure A intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' ", et la brochure B intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", rédigées en langue française. Il est en outre établi que l'intéressé a déclaré comprendre la langue française. Il ressort par ailleurs du résumé de l'entretien individuel que l'agent préfectoral qui a conduit cet entretien s'est assuré que le requérant avait bien compris le contenu de ces deux brochures. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel () est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. () L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

6. Il est constant, ainsi que cela été dit précédemment, que M. A a été reçu en entretien le 16 janvier 2023, que cet entretien s'est déroulé en français, que l'intéressé a déclaré comprendre la langue française, et que cet entretien a été conduit par un agent qualifié en vertu du droit national. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'entretien ne se serait pas tenu dans le respect des prescriptions citées au point 5 ou que le requérant n'aurait pas été mis à même de présenter toutes les observations utiles sur sa situation personnelle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être également écarté.

7. En troisième lieu, d'une part, l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 dispose : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". D'autre part, l'article 17 du même règlement mentionne : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. () ". La faculté laissée à chaque Etat de décider d'examiner une demande de protection qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs.

8. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre, l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

9. D'une part, le requérant doit être regardé comme soutenant que l'Italie connaît des défaillances systémiques dans l'accueil des demandeurs d'asile. Toutefois, ce pays est membre de l'Union Européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à celles de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions matérielles d'accueil seraient caractérisées par des carences structurelles d'une ampleur telle qu'il y aurait lieu de conclure d'emblée, et quelles que soient les circonstances, à l'existence de risques suffisamment réels et concrets pour l'ensemble des demandeurs de protection internationale, indépendamment de leur situation personnelle, d'être systématiquement exposés à une situation de dénuement matériel extrême qui porterait atteinte à leur santé physique ou mentale ou les mettrait dans un état de dégradation incompatible avec la dignité humaine, prohibé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. D'autre part, si le requérant soutient qu'il n'a pas déposé de demande d'asile en Italie, cette allégation se trouve contredite par le relevé Eurodac produit en défense par le préfet de la Haute-Garonne. Par ailleurs, s'il produit un courrier adressé le 5 décembre 2022 aux " unités Dublin " par le ministère de l'intérieur italien annonçant la suspension temporaire des transferts des demandes d'asile vers l'Italie, pour des raisons techniques, ce pays a, postérieurement, implicitement accepté la prise en charge du requérant, et il n'est pas établi que l'exécution de ce transfert ne pourra pas être organisée. Enfin, M. A ne produit aucun élément permettant de considérer qu'il se trouverait dans une situation de particulière vulnérabilité nécessitant l'instruction de sa demande d'asile en France et qu'un retour en Italie l'exposerait à des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le requérant ne saurait utilement soutenir que le préfet de la Haute-Garonne a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant d'appliquer les clauses discrétionnaires de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 19 avril par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé du transfert de M. A aux autorités italiennes doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence

12. Aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. / Lorsqu'un Etat requis a refusé de prendre en charge ou de reprendre en charge l'étranger, il est immédiatement mis fin à l'assignation à résidence édictée en application du présent article, sauf si une demande de réexamen est adressée à cet Etat dans les plus brefs délais ou si un autre Etat peut être requis. / En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée () ".

13. M. A soutient que l'exécution de la décision de transfert vers l'Italie dont il a fait l'objet le 19 avril 2023 ne constitue pas une perspective raisonnable et ne pouvait fonder la mesure d'assignation à résidence prise à son encontre, dès lors que les autorités italiennes ont suspendu l'exécution des décisions de transfert à destination de leur pays à compter du 5 décembre 2022. Au soutien de ses allégations, il produit un document des autorités italiennes adressé aux " unités Dublin " par lequel ces dernières demandent aux Etats membres de suspendre temporairement, à compter du 6 décembre 2022, les transferts à destination de l'Italie. Le préfet de la Haute-Garonne, qui se borne à produire le constat d'accord implicite des autorités italiennes en date du 24 mars 2023 transmis en réponse à sa demande de prise en charge, ne conteste pas que l'exécution des transferts vers l'Italie est toujours suspendue. Il ne produit pas davantage d'éléments établissant que le transfert de M. A vers l'Italie constituerait une perspective raisonnable. Dès lors, le requérant est fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne a méconnu les dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il a entaché la décision en litige d'une erreur manifeste d'appréciation.

14. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre la mesure d'assignation à résidence, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 19 avril 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a assigné à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

15. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, il y a lieu de rejeter les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par M. A.

Sur les frais liés au litige :

16. L'Etat versera à Me Cazanave la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 19 avril 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a assigné M. A à résidence est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à Me Cazanave la somme de 1 200 euros au titre des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Cazanave renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C D A, à son conseil Me Cazanave et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 avril 2023.

La magistrate désignée,

M. PETRI Le greffier,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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