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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2302493

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2302493

vendredi 7 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2302493
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBACHELET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrées les 28 avril 2023 et 15 juin 2023, Mme E B, représentée par Me Bachelet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 mars 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des entiers dépens du procès et une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à titre subsidiaire, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- elles sont entachées d'incompétence de leur signataire ;

- elles sont entachées d'un défaut de motivation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle est venue rejoindre sa fille majeure, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " étudiant " en France et qu'elle est isolée dans son pays d'origine ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 juin 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Quessette, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Quessette,

- les observations de Me Bachelet, représentant Mme E B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens,

- les observations de Mme E B, assistée de Mme A, interprète en espagnol, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B, née le 14 août 1966 à Sabana de Uchire (Venezuela), de nationalité vénézuélienne, est entrée sur le territoire français le 26 novembre 2021. Elle a sollicité l'asile le 21 janvier 2022. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile par une décision du 28 avril 2022, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile le 23 décembre 2022. Par un arrêté du 30 mars 2023, le préfet de la Haute-Garonne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par sa requête, Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

3. En premier lieu, par un arrêté en date du 13 mars 2023, publié le 15 mars 2023 au recueil administratif spécial n°31-2023-099, le préfet de la Haute-Garonne a donné une délégation à Mme D C, directrice des migrations et de l'intégration, en matière de police des étrangers, et notamment pour signer les mesures d'éloignement et les décisions les assortissant. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées doit être écarté.

4. En second lieu, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegardes des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne avec une précision suffisante les considérations de fait sur lesquelles il repose, rappelant en particulier les conditions d'entrée et de séjour de la requérante sur le territoire français, les étapes de sa procédure d'asile et les éléments liés à sa vie privée et familiale, notamment la présence en France de sa fille majeure, titulaire d'une carte de séjour en qualité d'étudiante. Enfin, il précise que l'intéressée n'établit pas être exposée à des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Dès lors, les décisions sont suffisamment motivées. Le moyen tiré de leur défaut de motivation doit donc être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée, ni des autres pièces du dossier, que le préfet n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation de la requérante.

6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est présente depuis moins de deux ans en France et n'y a été admise que pour le temps nécessaire à l'examen de sa demande d'asile, laquelle a été définitivement rejetée le 23 décembre 2022 par la Cour nationale du droit d'asile. Mme B se prévaut de la présence en France de sa fille majeure, titulaire d'un titre de séjour en qualité d'étudiante et chez laquelle il est constant qu'elle a établi sa résidence. Il ressort également des pièces du dossier qu'elle a un neveu titulaire d'un titre de séjour en France en qualité d'étudiant. En outre, elle produit divers témoignages attestant de sa volonté d'intégration sociale sur le territoire. Elle exerce une activité bénévole au sein de la Croix rouge française, prend des cours de français et atteste de liens sociaux qu'elle a su créer depuis son arrivée en France. Cependant, ces éléments ne sont pas suffisants pour démontrer qu'elle aurait fixé le centre de ses intérêts privés en France, notamment dans la mesure où elle a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine. Par ailleurs, si la requérante allègue être complètement isolée au Venezuela, elle n'apporte aucun élément de nature à démontrer qu'elle serait dépourvue d'attaches personnelles et familiales dans ce pays où réside notamment son frère. Dans ces conditions, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a donc pas méconnu les stipulations précitées. Pour les mêmes motifs, Mme B n'est pas fondée à soutenir que l'autorité préfectorale aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi de cette mesure.

9. En deuxième lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté contesté, ni des autres pièces du dossier, que le préfet de la Haute-Garonne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de l'intéressée avant d'édicter la décision en cause.

10. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Et aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. ".

11. Mme B soutient qu'elle risquerait d'être exposée à des traitements prohibés par ces stipulations et ces dispositions en cas de retour dans son pays d'origine, le Venezuela, en raison de menaces et de la surveillance des membres de sa famille par des organisations criminelles appelées " colectivos ". Elle allègue également des risques en raison de son rattachement familial et professionnel à son frère qui a, selon ses déclarations, été victime avec sa femme d'un kidnapping de la part de cette même organisation. Elle soutient que son frère continue d'être victime de " racket " par ces " colectivos " et qu'il a été contraint d'embaucher du personnel pour garantir sa sécurité, ce qu'elle ne peut personnellement pas se permettre en raison d'un manque de ressources économiques. Toutefois, la requérante n'apporte aucun élément permettant de tenir pour établies la réalité et l'actualité des risques allégués, alors que tant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que la Cour nationale du droit d'asile ont rejeté sa demande d'asile. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision méconnaît les stipulations et dispositions citées au point 10.

12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne en date du 30 mars 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions relatives à l'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Bachelet la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

15. La présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par Mme B sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, à Me Bachelet au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2023.

Le magistrat désigné,

L. QUESSETTE La greffière,

A. BACH

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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