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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2304068

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2304068

jeudi 13 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2304068
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantLASPALLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juillet 2023, Mme B G E et M. D A, agissant en leurs noms ainsi qu'au nom de leurs enfants mineurs, H C A et F A, représentés par Me Laspalles, demandent à la juge des référés :

1°) de les admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de les reprendre en charge au titre de l'hébergement d'urgence, dans un lieu adapté à leur situation, dans le délai de 24 heures suivant la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à leur conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et, dans l'hypothèse où ils ne seraient pas admis à l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'ils ont sollicité le réexamen de leur demande d'asile et qu'ils sont en possession d'une attestation de demande d'asile valable jusqu'au 29 novembre 2023 ; ils ont déposé une demande d'asile pour le compte de leur fille mineure âgée d'un an et demi et qui, à ce titre, bénéficie également d'une attestation de demande d'asile valable jusqu'au 4 novembre 2023 ; ils n'ont aucune solution d'hébergement, et sont accompagnés de leurs deux enfants mineurs âgés de trois ans et demi et d'un an et demi ; vivre dans la rue est incompatible avec leur situation familiale et l'état de santé de Mme E, qui nécessite une prise en charge médicale ; ils sont dans une situation de grande détresse et de vulnérabilité ;

- la décision du préfet de la Haute-Garonne de mettre fin à leur prise en charge méconnaît le droit à l'hébergement d'urgence garanti par l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles et le droit à la dignité humaine ;

- depuis le début de leur prise en charge, leur situation personnelle, médicale et sociale n'a pas évolué et demeure précaire ; ils n'ont jamais manifesté leur intention de mettre fin à leur hébergement d'urgence et leur comportement n'a jamais rendu impossible leur maintien dans une structure d'hébergement d'urgence ; l'état de santé de Mme E nécessite par ailleurs qu'elle soit reprise en charge et qu'elle bénéficie d'un hébergement, dont le défaut risque de compromettre son suivi médical et d'entraîner des conséquences particulièrement graves sur son état de santé ; les services de l'Etat ne leur ont pas proposé d'orientation vers une structure d'hébergement stable ;

- la fin de leur prise en charge emporte pour eux des conséquences graves ; les angoisses et le stress quotidien qu'ils subissent du fait de la précarité de leur situation, l'incertitude prolongée dans laquelle ils se trouvent et l'absence totale de perspective d'amélioration sont incompatibles avec leurs besoins fondamentaux.

Par un mémoire enregistré le 13 juillet 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête est irrecevable dès lors que la situation d'urgence et l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne sont pas établies.

- les demandes d'asile des requérants ont été rejetées à une date indéterminée ; le certificat médical produit pour justifier de l'état de vulnérabilité de Mme E a été établi le jour de l'enregistrement de la requête ; ils ont été déboutés du droit d'asile et n'ont pas manifesté leur volonté de retourner au Sénégal, qui n'est pas considéré comme un pays à risque ; ils n'invoquent aucun élément motivant l'urgence de leur situation alors qu'ils ont bénéficié du dispositif hôtelier pendant trois ans bien que celui-ci n'ait pas vocation à être pérenne ;

- aucune carence caractérisée ne peut être reprochée à l'Etat dès lors que la famille des requérants est hébergée depuis 2020 alors que le parc d'hébergement d'urgence de la Haute-Garonne est totalement saturé ; s'il croît depuis plusieurs années, il reste insuffisant au regard de la demande formulée via le service du 115 notamment ; depuis 2007, 3000 places d'hébergement supplémentaires ont été créées et pérennisées, dont 1000 places d'hébergement d'urgence ; le parc d'hébergement en Haute-Garonne comprend 2229 places d'hébergement d'urgence, contre 943 en 2017 ; en complément, plus de 2000 personnes en moyenne par jour sont mises à l'abri à l'hôtel ; enfin, entre 150 et 200 demandes non pourvues sont enregistrées quotidiennement par le 115.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Poupineau, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 13 juillet 2023 à 9 heures 30 en présence de Mme Guérin, greffière d'audience, Mme Poupineau a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Laspalles, représentant les requérants, qui a repris en les précisant les moyens développés dans ses écritures, et indiqué que les requérants ont quitté leur hébergement et vivent dans la rue avec leurs enfants ; depuis la fin de leur prise en charge, ils ont effectué 23 appels auprès du 115 ainsi qu'ils en justifient par la présentation à l'audience du téléphone de Mme E, et n'ont reçu aucune proposition d'hébergement,

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A et Mme E, ressortissants sénégalais, sont entrés en France, en octobre 2019 et ont sollicité l'asile. Ils ont bénéficié, à compter du 1er octobre 2020, d'une prise en charge hôtelière dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence de droit commun. Par une décision du 4 juillet 2023, le préfet de la Haute-Garonne leur a notifié la fin de leur prise en charge dans le cadre de ce dispositif à compter du 11 juillet 2023, au motif qu'ils avaient bénéficié de 1001 nuitées hôtelières à caractère social dont l'accès présente un caractère dérogatoire et limité dans le temps. Par la présente requête, M. A et Mme E demandent à la juge des référés, saisie sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de les reprendre en charge dans le cadre de l'hébergement d'urgence dans un lieu adapté à leur situation.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce et aux délais dans lesquels la juge des référés doit se prononcer, il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre, Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. Si le préfet de la Haute-Garonne fait valoir que les requérants ont bénéficié du dispositif hôtelier au titre de l'hébergement d'urgence pendant trois ans, il résulte de l'instruction que depuis plusieurs jours, ils sont contraints de vivre dans la rue, étant isolés en France et ne disposant d'aucune ressource, alors qu'ils sont parents de deux filles âgées respectivement de trois ans et de 19 mois. En dépit des nombreux appels qu'ils ont effectués auprès du service du 115, aucune proposition d'hébergement ne leur a été faite. Dans ces conditions, eu égard à la situation de grande précarité dans laquelle se trouvent les requérants avec leurs deux enfants, et à leur vulnérabilité, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'atteinte à une liberté fondamentale :

6. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. / Ce dispositif fonctionne sans interruption et peut être saisi par toute personne, organisme ou collectivité ". Aux termes de l'article L. 345-2-2 du même code : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 de ce code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

7. Il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Seule une carence caractérisée des autorités de l'Etat dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte manifestement illégale à une liberté fondamentale permettant au juge des référés de faire usage des pouvoirs qu'il tient de ce texte, en ordonnant à l'administration de faire droit à une demande d'hébergement d'urgence. Il lui incombe d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration, en tenant compte des moyens dont elle dispose, ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

8. D'une part, il résulte de l'instruction que M. A et Mme E ont déposé une demande d'asile au nom de leur fille, qui a été enregistrée selon la procédure normale et qui est toujours en cours d'instruction. Ils produisent l'attestation de demande d'asile établie au nom de leur fille et qui est valable jusqu'au 4 novembre 2023. Ainsi, ils bénéficient d'un droit au maintien sur le territoire et ont vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence.

9. D'autre part, si le préfet fait état dans son mémoire en défense de la saturation du dispositif d'hébergement d'urgence dans le département de la Haute-Garonne en dépit de la mise à disposition de places supplémentaires, il résulte de ce qui a été dit au point 5 que, eu égard notamment au jeune âge des enfants de M. A et Mme E, l'absence de prise en charge par l'Etat de cette famille, dont la situation particulière la place sans doute possible parmi les familles les plus vulnérables, constitue une carence caractérisée des autorités de l'Etat dans l'application des dispositions de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles et porte, dès lors, une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à l'hébergement d'urgence.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de prendre en charge M. A et Mme E et leurs deux enfants mineurs dans le cadre de l'hébergement d'urgence, dans un délai de vingt-quatre heures suivant la notification de la présente ordonnance et sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme E ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Laspalles renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Laspalles, de la somme de 1 000 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme E est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de prendre en charge M. A et Mme E et leurs deux enfants mineurs dans le cadre de l'hébergement d'urgence, dans un délai de vingt-quatre heures suivant la notification de la présente ordonnance sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Article 3 : L'Etat versera à Me Laspalles la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Laspalles renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B G E, à M. D A, à Me Laspalles et au préfet de la Haute Garonne.

Fait à Toulouse, le 13 juillet 2023.

La juge des référés,

V. PoupineauLa greffière,

S. GuérinLa juge des référés,

V. POUPINEAU

La greffière,

S. GUÉRIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation, la greffière,

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